Le « stade du miroir » est une des étapes par lesquelles le sujet humain se construit en tant qu’individu. En se regardant dans le miroir, le petit enfant se confronte à l’image spéculaire de son unité corporelle, ce qui lui permet d’établir progressivement une distinction entre ce qui constitue le soi et ce qui appartient à la réalité extérieure. Voir son reflet lui permet de se concevoir comme une entité autonome, distincte de sa mère et du monde qui l’entoure.

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Cette étape du processus d’identification de l’être humain est généralement connue du public (diffusée par les émissions et les magasines à vocation psychologisante, par exemple, ou enseignée dans les cours d’introduction à la psychologie).

Mais le « stade du miroir », tel qu’il a été défini notamment par Jacques Lacan*, outrepasse ce simple constat. Il dit l’importance que joue l’Autre (dont le premier représentant est la mère) dans ce processus d’identification.

Ce reflet, c’est (mon) Moi

Pour Lacan, l’enfant confronté à un miroir reconnaît d’abord l’adulte qui s’y reflète. Nombreux sont d’ailleurs les parents à avoir constaté l’étonnement de leur tout-petit lorsque celui-ci observe que son papa ou sa maman se trouve à la fois à côté de lui et en face de lui, de l’autre côté du miroir. C’est alors que l’adulte dit à l’enfant : « là, c’est moi et ici c’est toi », distinction qui va peu à peu permettre au bébé de reconnaître comme reflet l’adulte dans le miroir et d’accéder ensuite à la conscience de soi. « Puisque maman se reflète dans le miroir, ce petit bébé dans ses bras, ce doit être moi. »

Ce n’est donc que par la médiation d’une instance autre, autrement dit privé d’une connaissance directe de lui-même, que le tout-petit s’identifie comme sujet autonome. Il n’élabore son Moi, c’est-à-dire l’image qu’il se forge de lui-même pour participer à la communauté humaine, qu’à partir du regard d’un autre. Pour le dire avec les mots de Lacan, le rapport imaginaire du sujet à soi s’élabore à partir de « cette image de lui-même qui lui arrive de l’autre, c’est-à-dire d’au-delà de lui-même**. »

Le miroir, le regard de l’autre

Cette donnée est particulièrement intéressante, parce que le « stade du miroir », s’il concerne bien une phase du développement de l’enfant, se rejoue tout au long de notre existence. En effet, durant toute notre vie, le regard de l’autre va jouer le rôle de ce miroir face auquel nous élaborons l’image de nous-mêmes, notre Moi.

Constamment, ce que les autres disent de nous, ou ce que nous imaginons lire dans leur regard (car il n’est pas nécessaire que l’autre soit réel, l’expérience est tout aussi effective s’il s’agit d’un autre imaginaire), va déterminer l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et, ainsi, orienter notre comportement en société.

Pour l’expliquer avec des exemples (beaucoup trop) simples, un enfant que son entourage étiquette comme colérique aura tendance à multiplier les colères. Une jeune femme qui a été éduquée dans une survalorisation du rôle de mère verra la maternité comme l’accomplissement de son existence et pourrait éprouver des difficultés à se redéfinir en tant qu’individu une fois ses enfants devenus grands. Une société qui encourage la flexibilité et le multitasking marginalise les travailleurs qui ont besoin de se concentrer sur une tâche à la fois, leur donnant une image d’eux-mêmes négatives (manque de compétence ou de performativité).

Attention, je répète que je donne ici des exemples tout à fait clichés. De plus, la réaction du sujet n’est pas nécessairement de se conformer à l’étiquette qui lui est apposée (il peut également rejeter complètement celle-ci, par exemple, et adopter un comportement inverse).

Voilà pourquoi le regard de l’autre est si important pour l’individu humain : c’est par rapport à ce regard que je me définis comme sujet de l’échange social.

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Il est donc tout à fait normal de s’inquiéter de ce les autres pensent de nous, bien qu’il importe de se rappeler que nous ne devons pas inévitablement nous conformer à ces propos (surtout lorsqu’ils sont fantasmés).

Vis-à-vis de nos enfants, n’oublions pas de nous souvenir que toutes ces étiquettes que nous leur collons (« il est imide », « tu es trop lent », « tu n’écoutes jamais », « tu es parfait », « elle est si calme », etc.) participent au processus d’élaboration de leur Moi. C’est par rapport à elles qu’ils auront à se définir en tant qu’individu dans notre société. Et la perfection n’est pas un idéal nécessairement plus facile à porter que la nullité : lorsqu’il est interdit (ou du moins perçu comme tel) de faillir, l’existence peut se révéler particulièrement stressante ou l’échec extrêmement difficile à vivre…

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* Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », in Écrits I, Paris, Seuil, 2002, p. 92‑99. **Jacques Lacan, Le séminaire, livre VI : le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2013, p. 457.


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2 Comments on Le stade du miroir

  1. Je passe d’articles en articles sur votre blog et je me régale 🙂 merci pour ces beaux partages d’expériences !
    Je suis entrain d’aménager la chambre de bébé (petit bout d’un mois) et je suis de plus en plus convaincue par toutes ces approches ! Merci !!!
    Petite question idiote, votre miroir vient d’où ? Je suis à la recherche d’un miroir « secure » pour bébé 🙂
    Merci
    Caroline

    • Merci beaucoup Caroline ! Ah ça c’est la question à 100 000 euros 😉 Sans rire, c’est un miroir tout ce qu’il y a de plus banal. Une solution est de le renforcer à l’arrière d’une planche de bois. Sinon, tout ce que j’ai trouvé comme miroir « incassable » dans mes nombreuses recherches (outre les miroirs qui ne reflètent absolument rien si ce n’est un peu de lumière), ce sont les grands miroirs conçus pour les collectivités. Ils sont super, mais ils coûtent assez cher. Voir sur Wesco, par exemple. Il y a aussi les petits miroirs rectangulaires ikea qui sont incassables et qui reflètent assez bien : si on les place côte à côte, ils peuvent être intéressants. Et ils sont très démocratiques (une dizaine d’euros pour deux, si mes souvenirs sont bons).

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