Avec presque 2000 vues en l’espace de quelques mois, l’article « L’allaitement, tout naturellement ? » est loin d’être le billet le plus lu de Minuscule Infini, mais à en croire vos tendres retours et vos courriels de remerciement, il est l’un de ceux qui vous a le plus touché.

Parmi toutes ces réponses, il en est une, arrivée récemment, en forme de lettre-poème, que j’ai eu envie de publier pour la partager avec vous, parce qu’à travers l’histoire de quelques gouttes de lait, elle raconte en filigrane toute l’ambiguïté des sentiments qui font de nous des mères : étonnement, impatience, incrédulité, douleur, joie, culpabilité, courage, ténacité, amour inconditionnel… et difficulté d’être traversée par tant de sentiments – parfois contradictoires – à la fois.

Je n’ai pas été préparée à l’arrivée de mon Petit.
Je n’ai pas profité de ma grossesse. De ces neuf mois de saveurs, de sensations uniques.
Neuf mois extrêmement compliqués, dans un « déni conscient ».
J’ai eu hâte de te voir arriver, pour « passer à autre chose », reprendre un cours de vie normal, avec un petit en plus.

Et puis tu es arrivé, un dimanche. Pour la fête des Mamans.
Tu ne me feras jamais de plus beau cadeau que ce jour-là.

J’ai vu ta bouille pour la première fois.
« Il est à moi ? c’est le mien ? pour de vrai ? »

Femme allaitant, Paul Richer, entre 1869 et 1933
Femme allaitant, Paul Richer, entre 1869 et 1933

Je n’ai pas compris.
Tout est allé si vite, le temps, toi, les choses, tout…

Je n’ai jamais envisagé la maternité, car elle m’était impossible . Et pourtant.
Si tu venais à pointer ton petit nez , si tu tenais ces neuf mois, alors je tenterais de faire « au mieux » les choses pour toi.

Je t’ai gardé de très longues minutes contre moi. Pour te réchauffer. Nous présenter.
Même ce moment m’est flou.
Et puis on t’a retiré de mes bras pour des examens, et on m’a dit pleins de mots que je ne comprenais pas….j’ai regardé ton papa, et je lui ai dit de faire au mieux pour toi.

On t’a mis au biberon complémentaire. Tu ne mangeais rien. Maintenant, tu es un gouffre !
L’allaitement a été un supplice physique : douleur intenable, douleurs utérines, montées de lait douloureuses à pleurer, toi qui ne prenais pas grand chose, les engorgements, le tire-lait, les biberons complémentaires… et le temps passé à t’allaiter. Le jour, la nuit. Les nuits blanches… la folie, la vraie folie, à cause du manque de sommeil. Hallucinations auditives, visuelles.

Par moment, j’employais une technique sioux : je te calais le biberon dans le transat avec un chiffon, un doudou, et tu prenais le bibi « tout seul ». J’étais fière de toi. Tu rigolais.

Et puis un jour, une contrariété énorme. Des mots durs.
Je n’ai plus eu de lait.
Plus rien.
Comme ça…
Tu es resté au biberon.
Puis c’est tout doucement revenu et, gentiment, tu as accepté de continuer à prendre ce petit peu de moi.

Tu as accepté que l’on continue ce lien…

Mais quel lien mon fils ? Celui que je me forçais à ne pas créer ?

Te voir refuser mon « petit peu que j’ai à t’offrir », m’avait vraiment fait mal.
J’ai commencé à réaliser que j’avais tout fait de travers.

Alors je t’ai repris dans mes bras pour te donner à manger.
Te proposant le sein avant chaque biberon…
T’accordant mon temps, à l’infini s’il le faut.
Mes sourires, mes « poupouilles ».

Jusqu’à il y a 5 jours…

Ça y est, c’est fini, même plus tu ne le veux, ce petit bout de moi, de nous.

Pardon mon bébé d’avoir loupé ta grossesse.
Pardon mon bébé d’avoir négligé tes trois premiers mois de vie…..

Mon bébé, mon petit Lutin, mon âme, ce n’est pas moi qui vais faire ton éducation. Mais toi, la mienne.

Ma première leçon : ne pas avoir su profiter de l’instant présent.
Cet instant qui ne se présentera plus

Mon fils, je suis têtue, et je vais continuer à te proposer le sein avant les biberons.
Je me doute de ce que tu vas faire.
Il arrivera un moment où je comprendrai et arrêterai de te le proposer.
Et nous avancerons ensemble sur autre chose

Je te demande pardon mon petit cœur d’avoir loupé ton allaitement.

A présent, je vais t’écouter, te regarder, et profiter de toi, de nous.
Comme aujourd’hui : une journée en tête-à-tête dans le lit. Juste toi, moi, et tes gazouillis.

 

 

L’allaitement, on a beau le dire, l’écrire, l’expliquer dans tous les sens, ça se vit.
Uniquement.

C’est un moment unique, chaud, tendre.
Quelque chose se passe.
Même si c’est à hurler de douleur.
Même si l’on en pleure.
Car quand ça s’arrête, les douleurs de la mise au sein sont des caresses comparées aux meurtrissures laissées dans votre coeur de jeune maman….

Mon fils, je t’aime
J’ai gâché ma vie
Autant ne pas gâcher la tienne.

Merci de m’avoir choisie pour être ta maman


 

Maternité, Károly Ptakó, entre 1920 et 1941
Maternité, Károly Patkó, entre 1920 et 1941

NB : je profite de l’occasion pour vous faire découvrir la page Facebook « Photos et documents d’allaitement à travers les âges », dont proviennent toutes les images qui illustrent cet article. C’est un merveilleux travail de compilation, qui vise à normaliser l’allaitement par le biais de l’art. La maman qui a rédigé ce témoignage a choisi le plâtre de Paul Richer : « la pierre et le froid, et pourtant la chaleur et l’éternité », m’a-t-elle écrit. La peinture de Patkó, ci-contre, est un choix personnel.

x

x

x

x

x

J’aime vous lire : chacun de vos témoignages est à mes yeux la preuve qu’il y a mille manières d’être maman et que les questionnements qui nous traversent toutes, s’ils possèdent le pouvoir de nous rassembler, trouvent pour chacune d’entre nous une réponse différente. Votre vécu, votre relation familiale, vos valeurs m’intéressent ; ils m’apprennent à me remettre en question, à entrevoir d’autres manières d’être mère ; ils me donnent tant d’idées !

Si l’envie te vient soudain de laisser un petit mot par ici : sache que tu es le ou la bienvenu(e) et sois sûr(e) que tu seras lu(e) avec attention et bienveillance.

Enregistrer

D'autres raisons de se gausser :

Pâte à modeler, pâte à sel, sable de lune... : l'intérêt des activités de modelage
Le portage, ou comment je suis "entrée en maternage"
Trois vestes en laine pour bébé sur le banc d'essai
La magie du "Blessingway" : organiser et vivre une cérémonie prénatale
De la laine jusque dans nos lits : le surmatelas en peau lainée Landmade
Happy Halloween, ou une première bonne occasion de faire entrer la lumière

5 Comments on L’allaitement pardon : lettre-poème

  1. Hier j’ai essayé de retrouver sur ton site un témoignage publié en décembre, « de l’infertilité à la pédagogie active ». Je crois qu’il a été supprimé, sans doute pour une bonne raison, mais ça me rend triste parce que j’y avais laissé quelques commentaires. Je venais d’apprendre que j’étais enceinte et mon bébé était prévu pour le jour de l’anniversaire du bébé de l’auteure. Tu t’en souviens peut-être? Hier je voulais vous remercier à nouveau, toi et la maman, de m’avoir donné le courage de vivre ma grossesse de manière paisible, en faisant confiance à mon corps et à mon bébé. Ce billet a été pour moi un petit déclic. « Oui, je peux le faire moi aussi ». J’ai trouvé un sage-femme géniale, j’ai fait de la sophrologie, du chant… Bien sûr j’avais peur de craquer, de demander la péridural au dernier au moment, mais mon corps m’a impressionné. Moi, qui ne supporte pas les prises de sang! Durant ma grossesse j’avais appris à me détendre, je me suis senti bien plus sûre de moi, sereine. Et ça m’a permis de ne pas penser à la douleur.
    Mon chaton est venu au monde dans le pénombre, sans aucun geste médical inutile. Tout en douceur. On est resté tous les trois pendant 2 heures à se câliner. Quel sentiment curieux, rencontrer ce petit être dont on a rêvé pendant des années.
    Cet accouchement m’a donné ne force incroyable. Me faire confiance. Et faire confiance à mon bébé. Je suis sereine pour la suite. L’allaitement, très douloureux au début, est devenu un plaisir quand j’ai arrêté d’écouter les bons conseils trop nombreux. Maintenant ce sont des moments de douceur et de tendresse comme j’imaginais.

    merci à vous!

    • Chère Mad, je m’en souviens très bien, en effet, et je suis tellement heureuse de te lire ! Tu me donnes encore plus de courage pour croire que moi aussi, lorsque j’aurai un deuxième enfant, je pourrai me préparer à accoucher sans péridurale. Bienvenue à ton bébé tant attendu ! Je vous souhaite énormément de bonheur à tous les trois et vous envoie plein de tendresse. Quant au témoignage de A., il a en effet été supprimé à la demande son auteure : elle avait été reconnue par une personne de son entourage avec laquelle elle n’avait pas envie de partager ce genre d’intimité. Je suis moi aussi très malheureuse qu’un tel récit ait disparu de Minuscule infini : c’était un texte que j’aimais beaucoup, parce qu’il était à la fois tendre et militant… Mais je ne peux que comprendre combien cela a pu déranger cette maman d’entendre qu’une autre personne soit entrée aussi intrusivement dans l’univers feutré de son parcours et de la naissance de son enfant (la remarque qu’elle a d’ailleurs reçue de cette personne – du type « hé, je crois que je t’ai reconnu sur un blog » – prouve tout à fait selon moi le manque de tact, de subtilité et d’empathie de ce genre d’individu). J’ai toutefois conservé une version supprimée de l’article, sur laquelle tes commentaires figurent toujours : ainsi, ils ne sont pas tout à fait perdus, du moins pour moi. Je te souhaite de tout cœur de conserver la force que t’a donné, dis-tu, ton accouchement : je trouve que c’est formidable de pouvoir conscientiser et affirmer cela ! Bravo à toi, tu peux être tellement fière, et encore bienvenue à votre enfant !

      • Merci Alys ! je comprends bien A. Quel manque d’empathie! J’espère que tout va bien pour elle et son petit bout.
        Quant à la péridurale… je pense que cette préparation m’a beaucoup donné mais soyons clair, il aurait suffit que je tombe sur une autre sage-femme pour ne pas savoir passer outre la douleur. C’est crucial d’être accompagné par quelqu’un qui sait choisir ses mots et nous rappeler qu’en on est capable!
        Et puis … je ne m’étais rien interdit. Si j’avais trop souffert j’aurais demandé la péri, et je ne l’aurais pas vécu comme un échec. Mais je suis très heureuse de la manière dont mon accouchement s’est déroulé.

  2. Que d’amour dans ce témoignage doux amer… Cette Maman peut être fière d’elle, fière de cet allaitement difficile, de la tendresse dans chacune de ses paroles, du regard qu’elle pose sur son fils et de son envie de grandir en même temps que lui. Je lui souhaite plein de bonheur dans son cheminement, en espérant qu’elle puisse malgré tout garder un bon souvenir de cet allaitement qui ne s’est pas passé comme elle l’aurait souhaité. L’allaitement est rarement un long fleuve tranquille, hélas, et à chaque témoignage, je réalise à quel point j’ai de la chance de n’avoir rencontré que de rares écueils dans mes trois expériences.

  3. Tes billets m’inspirent toujours et celui sur l’allaitement comme celui de la princesse dans un corps de maman particulièrement, j’ai d’ailleurs prévu de les commenter quand j’aurai le temps de me poser… Le problème c’est que le temps me manque toujours… Mais ça viendra peut-être. En attendant, sache que comme tu le dis si bien, tes témoignages me donnent plein d’idées, me font réfléchir et m’aident à me découvrir maman, alors à bientôt pour partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *