J’avais enfin l’impression d’avoir récupéré un peu d’énergie malgré la grisaille automnale, je pensais avoir réussi à me préserver, à ralentir un peu l’allure, à me reposer et booooom, vendredi soir Paris explose et je me sens abattue. Le week-end a un goût de cendres que même le sourire de mon bébé ne semble pas pouvoir faire passer. Je suis sous le choc et je culpabilise de me laisser à ce point secouer.

J’ai peur. Une peur intense qui me vrille le ventre, causée par mon impuissance. J’ai peur, mais pas des bombes qui – c’est malheureusement presque certain – tomberont encore, mais du manque cruel de perspective des réponses apportées par nos gouvernements pour mener ce combat. Quand la France riposte par une violence aveuglée de colère, la Belgique elle aussi sous le choc reste prostrée par ses querelles gouvernementales internes, chacun se renvoyant la balle pour mieux se laver les mains de sa responsabilité, comme nous savons si bien le faire. Inertie et punition comme seules pistes envisagées à l’horizon, encouragées par le discours puant de médias qui semblent pour la plupart avoir renoncé à diffuser autre chose que du sensationnel et du polémique. Heureusement, oui, heureusement, que je n’ai plus la télé. Je me concentre pour résister à l’envie malsaine de regarder les images des attentats. Je sais qu’elles ne m’apprendront rien et qu’elles statufieront encore un peu plus mon esprit par leur noirceur et leur stérilité.

Non, je n’ai pas peur des bombes par lesquelles je me sens encore (trop) épargnée, mais j’ai peur de vivre dans une société qui ne sait que punir, punir, toujours envisager les problèmes a posteriori, et chercher la sanction la plus adéquate plutôt que d’admettre que le cœur du problème est juste là, sous nos yeux, et que c’est la société dans laquelle nous vivons qui en est responsable. Que tant que nous n’entreprendrons pas une véritable et profonde réforme de notre enseignement et des structures qui nous permettent de vivre en communauté (l’école, l’entreprise, la justice, etc.) pour déconstruire les discours – notamment ceux de haine – et pour donner à nos enfants (mais aussi à nous autres adultes) des perspectives d’avenir réjouissantes, des exemples de réussite et la foi dans les capacités d’invention et d’épanouissement personnelles de chacun, rien ne changera !

Nous vivons dans une société où la peur inhibe la créativité et l’ouverture à l’autre, incite à l’immobilisme et au repli sur soi. L’Europe l’a déjà prouvé dans sa gestion de la crise grecque ; elle le confirme tous les jours par la diversité de ses politiques économiques et sociales, de ses mesures d’austérité, de gestion du droit à l’asile, de réponse sécuritaire à la « menace terroriste »… et dont le principal point commun est une morose absence de réformes innovantes et positives.

Et ça marche ! On sous-entend qu’il ne faut pas avoir peur de la menace terroriste car cela équivaudrait à célébrer leur victoire, mais je n’ai pas peur de la menace terroriste, j’ai peur d’une société qui m’a appris à envisager mon existence en fonction de ce sentiment, j’ai peur d’un modèle social qui enseigne dès son plus jeune âge à mon enfant à avoir peur pour son identité, son corps, son futur, pour sa « carrière », pour ses sous, pour sa santé, pour sa vie ! Une société qui continue d’éduquer par l’évaluation et la punition, plutôt que par l’écoute, le dialogue et l’amour.

Une société qui écrase, plutôt que de tirer vers le haut ; qui préfère toujours dire « dépêche-toi », « fais attention », « adapte-toi », « suis les règles », « travaille », « arrête de rêvasser » et qui fait croire aux parents que c’est la bonne manière de traiter leurs enfants et leurs semblables, plutôt que de leur enseigner à ouvrir les bras, afin que de la diversité des enfants qu’ils regarderaient ainsi grandir surgisse un monde meilleur.

Pour oublier ma peur, me donner envie de me relever, croire encore, je m’en vais passer la main dans les cheveux de mon bébé et respirer encore un peu leur odeur. Plus que jamais, je me sens privilégiée. Plus que jamais, j’ai envie de me battre.


EDIT : si vous cherchez des pistes d’action concrètes, voici la réponse la plus intelligente qu’il m’ait été donné de lire ces derniers jours, publiée par un ami que je n’ai pas eu la chance de voir depuis longtemps. Merci à lui pour la sagacité de son regard et la sagesse de son raisonnement !

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7 Comments on J’ai peur, oui… mais pas des bombes

  1. A la recherche d’idées couture pour ma poupinette, je découvre aujourd’hui ton blog et me balade d’articles en articles, interpelant mon amoureux (qui essaie désespérément de bosser) à chaque fois qu’un « truc » me parle (donc très souvent!).
    Et, là, face à tes mots, je me dis qu’il faut que je laisse un commentaire, pour te dire combien je te comprends, combien moi-aussi, soyons honnête, j’ai peur et combien je m’interroge sur ce monde de divisions et d’injustices qui laisse à la dérive une partie de sa jeunesse et s’étonne étrangement que haine et violence s’expriment soudain, de manière si brutale.
    Et comme toi, c’est la peur de voir grandir dans notre société un climat de méfiance, d’intolérance et de rejet de l’autre qui m’habite.
    Il faut surmonter cela, sans aucun doute. Rester convaincue, plus que jamais, que nos enfants portent en eux une force incroyable, qui leur permettra de bâtir un monde « meilleur ».
    Alors depuis quelques jours, je m’enivre encore plus de l’odeur de ma toute petite, je me noie dans ses sourires, je retiens mes larmes et je me dis (peut-être un peu naïvement, mais tanpis – ou tant mieux!) que, oui, c’est possible, on peut y arriver!!!
    Merci pour ton article…

  2. Complètement d’accord aussi, mille mercis pour ces mots et le lien vers celui d’hackteursdufutur ! C’est exactement ce que je ressens depuis samedi : face à la tournure politique et médiatique suite à ces événements, une consternation croissante, doublée d’une inquiétude sérieuse, et d’un désaccord profond ; conjointement, un sentiment de coresponsabilité et une envie féroce d’en découdre, intelligemment.

  3. Tellement vrai et très bien écrit. Merci pour ce post !!
    Comme je partage tout ce que vous avez écrit. Malheureusement, nous avons l’impression d’être bien trop peu nombreux à partager cette idée de la vie…

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