invitation-to-play-aquarelleSouvent, je parle sur ce blog de pédagogie Montessori, essentiellement parce qu’il s’agit de la pédagogie active qui a été, à mon sens, la plus clairement et la plus pratiquement théorisée, et qu’il est donc relativement aisé de la comprendre et de se l’approprier. Il me semble d’ailleurs qu’on ne peut pas vraiment cheminer en pédagogie active sans avoir lu L’esprit absorbant de l’enfant et L’enfant (dans lesquels je te conseille encore une fois de te plonger : ces ouvrages sont vulgarisés et donc faciles à lire, et généralement aisément accessibles puisque disponibles dans la plupart des bibliothèques).

Toutefois, l’approche qui me parle le plus, celle que j’aime à la folie bien que ses contours soient plus flous et donc un peu plus difficiles d’accès, c’est l’approche Reggio (pour comprendre de quoi il s’agit, rendez-vous par exemple chez An Every Day Story – en anglais – ou chez Merci Montessori). Là où Montessori développe peu de choses à propos des arts plastiques, ceux-ci s’invitent au quotidien dans l’approche Reggio. Pas parce que le but est de faire faire de « l’art » aux enfants, mais tout simplement parce que…

chaque apprentissage est envisagé en tant qu’exploration menée par l’enfant et en tant que connexion d’une discipline à toutes les autres ; dès lors dessiner, découper, modeler, coller, peindre… deviennent des modes d’appréhension et d’expression du monde.

En vertu de quoi, construire une proposition Reggio, c’est échapper à la tentation de faire faire à l’enfant du « bricolage ». Et ça, ça me plaît énormément !

 invitation-to-play-la-couleurInvitation autour des couleurs

C’est quoi le « bricolage » ?

Par « bricolage », je n’entends bien entendu pas l’activité de « bricoler », c’est-à-dire d’ « arranger, de réparer et de fabriquer » toutes sortes de « petits travaux qui réclament de l’ingéniosité et l’habilité manuelle » (TLF), mais le produit d’une activité artistique entièrement pensée et dirigée par l’adulte, en vue d’un résultat spécifique. Attends, je te donne un exemple tu vas comprendre tout de suite : un « bricolage », c’est l’empreinte de la main de ton enfant, peinte et apposée par un adulte sur le papier, et auquel ce dernier a éventuellement ajouté une paire d’yeux et une bouche pour faire un visage ; c’est le nuage réalisé en faisant coller à l’enfant quelques boules de coton à l’intérieur d’un tracé déterminé ; c’est le portrait du clown pour lequel l’enfant n’aura eu la liberté que de choisir la couleur du papier crépon composant les cheveux, etc.

D’autres exemples ? Rendez-vous sur la page satirique – j’insiste, parce que la pauvre administratrice est vraisemblablement régulièrement « dénoncée » par quelques-unes des puéricultrices qui passent sur sa page à FB – « Crapitivities« .

Dans « Why We Don’t Do Crafts » (« Pourquoi nous ne faisons pas de bricolage »), Racheous explique pourquoi, à son sens et au risque de s’attirer les foudres de tous les parents et enseignants de la planète, l’attente d’un résultat prédéterminé en arts plastiques tue la créativité de l’enfant, tout simplement parce qu’en faisant à sa place ou en focalisant notre attention sur la chose à produire, nous l’empêchons de découvrir les possibilités quasi infinies du matériel qui lui a été mis entre les mains. Peu à peu, cela déforce sa confiance en lui-même, conditionne sa manière de « créer » et circonscrit son champ de pensée.

C’est d’autant plus vrai, selon moi, pour les tout-petits, qui n’accordent aucune importance au produit de leur dur labeur mais pour lesquels seule l’expérimentation, le processus, importe ! Découvrir différents matériaux, manipuler des outils, exercer et affiner ses gestes, etc. ont pour eux bien plus d’intérêt que le « gribouillis » – j’utilise un terme volontairement péjoratif – auquel ils parviennent (et sur lequel nous nous sentons généralement obligé de nous extasier, même si ce n’est qu’un amas de peinture brunâtre résultant d’un mélange frénétique de toutes les couleurs mises à disposition).

Qu’est-ce qu’une proposition « Reggio » ?

Il existe une approche pédagogique qui t’empêche, en tant qu’éducateur, de faire du « bricolage », parce qu’elle consiste à construire une proposition – une « invitation » – capable de susciter librement l’intérêt et l’activité de l’enfant

Découvrir Reggio a été pour moi d’une grande aide, car entrer dans cette approche pédagogique m’a permis de répondre à mon envie de proposer à mon bébé des activités structurées autour d’une question (ou, pour le dire un peu rapidement, d’un « thème ») mais qui n’appelleraient pas une réponse ou une réaction déterminée / univoque, conforme aux attentes de l’adulte. Des activités qu’un enfant peut s’approprier – ou complètement délaisser – en fonction de ses intérêts et de ses besoins (moteurs, affectifs, intellectuels, etc.) du moment.

Autant te faire tout de suite un aveu : ce n’est pas (je parle pour moi) nécessairement évident. Identifier les intérêts d’un tout-petit, tenter de rassembler du matériel avec lequel il pourra s’essayer à répondre à une question qu’il se pose, implique de développer mes capacités d’attention et d’écoute et de me mettre moi-même constamment en recherche. Et puis il faut bien admettre que ce n’est pas toujours facile pour moi de me détacher du résultat… Mais c’est passionnant ! Et celle qui apprend le plus, dans ce processus, c’est sûrement moi, car je ne cesse de m’étonner de la manière dont mon fils s’approprie mes « invitations » et je découvre en l’observant travailler toutes sortes d’aptitudes, de connaissances, de sensibilités que je ne lui connaissais pas ou auxquelles je n’avais pas été moi-même sensible jusque-là.

invitation-to-play-etoile-01Invitation « étoilée »

invitation-to-play-etoile-02 invitation-to-play-etoile-03 invitation-to-play-etoile-04

Bien sûr, l’approche Reggio n’implique pas nécessairement le recours aux arts plastiques, mais elle laisse à ceux-ci une place de choix dans l’exploration de l’enfant et l’expression de sa compréhension du monde.

Je ne peux pas expliquer comment construire une proposition Reggio idéale : je suis moi-même en cheminement et je crois que celui-ci fait justement partie du processus ; l’ « invitation idéale » naît de l’interaction adulte-enfant-environnement (parfois ça fait flop – la proposition est délaissée et ce n’est pas grave -, parfois ça marche… souvent pas exactement comme on s’y attendait ; c’est un peu magique). Je ne peux qu’illustrer cet article de quelques propositions lancées chez nous, qui laissent une place de choix aux arts plastiques (puisque c’est le biais par lequel je me suis proposée d’introduire cet article) et te renvoyer vers un article tout à fait pratique de An Every Day Story intitulé « Setting up a Reggio-inspired Activity » (« Construire une activité inspirée de l’approche Reggio »). En espérant que tu aies autant envie que moi de te plonger dans la découverte de cette approche pédagogique !

Belles découvertes !

invitation-to-play-automne-01Invitation autour de l’automne (octobre 2015)

invitation-to-play-automne-02 invitation-to-play-automne-03 invitation-to-play-automne-04

D'autres raisons de se gausser :

Le temps des emboîtements
Bruxelles avec les enfants : le quartier Fernand Coq et mon bébé pirate
Été ou hiver, mon petit garçon court en FUB
Premiers jeux de société : nos jeux préférés à partir de deux ans
Trois comptes Instagram pour assouvir mon envie de m'installer au milieu des bois
Tu as six mois, et déjà j'oublie tout

10 Comments on Les arts plastiques selon l’approche Reggio, ou l’art de ne pas faire du « bricolage »

  1. Coucou Alys, je reviens lire ce billet car j’essaye de mieux comprendre les contours de la pédagogie Reggio, sa genèse etc… que me conseillerais-tu comme lecture pour bien appréhender tant la partie historique que le contenu de cette pédagogie ? Merci d’avance.

    • En français, il y a le livre d’Emilie Dubois : c’est une publication de sa thèse (ou son mémoire ? me rappelle plus), je trouve personnellement que ce n’est vraiment pas très bien écrit (on sent encore très fort l’exercice académique derrière), mais il est très instructif. Sinon, en anglais il y a pas mal de choses. Je pourrais publier un article avec une bibliographie si tu veux ?

  2. Formidable. j’aime l’approche. Je vais lire plus sur le sujet. C’est tellement mon fils, autonome il explore et moi comme maman je m’émerveille toujours de ces découverte! Laissons donc le résultat de côté, amusons-nous! Le chemin est souvent plus agréable que l’objectif.

  3. Merci pour cet article très intéressant et cet éclairage sur l’approche « Reggio ».
    Je dois dire que j’étais exactement dans le schéma que tu décris au début (le parent propose une activité manuelle pré-défini avec un résultat en tête plutôt « clair et précis »…) et que finalement mes enfants m’ont fait comprendre eux-mêmes que cela ne leur plaisait pas. Depuis, j’essaie donc d’évoluer petit à petit vers autre chose comme les invitations dont tu parles par exemple. J’en suis encore loin mais je commence doucement à comprendre. Espérons qu’il ne soit pas trop tard. 🙂

    • Ah non alors ! Il n’est sûrement pas trop tard, ou alors nous sommes tous fichus et condamnés à reproduire avec nos enfants les mêmes bricolages qu’on nous proposait à l’école. 😉 Merci beaucoup pour ton commentaire !

  4. Merci ALys !!

    En fait avec mon bonhomme, je fais beaucoup d’improvisation sur ce qu’il me rapporte ou ce que je lui propose. par exemple pour la feuille et les blocs de cire : il me déchire la feuille pas grave il sait déchirer une feuille c est super non?? Bon juste après il me ramène une boite du sucre glace (vide bien sinon houuuuuu….) et je prend ce qu il a déchiré je fais des boules je lui donne et il les met dans la boite et on s’amuse comme ca pendant un bon 20 min. C est plus des jeux d improvisation que je fais avec lui car souvent c ets comme ca qu on s occupe lui et moi. Mon fils a du mal à jouer seul quand je suis la huhu il aime me faire participer !
    J ai bien compris l’approche reggio et le truc du miroir c est top en ce moment il adore le miroir il est trop trop drôle !!!

    Je vais émettre un jugement de valeur Alys ton pingouin(/manchot?) est trop beau !!!!!!!
    A bientôt !

    • Ahah je trouve aussi, c’est pour ça que je l’ai gardé, mais c’est pas de moi, c’est du papa (qui s’exécute quand Django lui demande de dessiner à sa place – « là, tu mets du bleu papa, et ici, du jaune » -).

  5. Coucou Alys, moi qui avait du mal à identifier cette approche, il me semble que grâce à ton article, j’en distingue les contours et cela m’apparait passionnant ! Reste plus qu’à trouver ce qui pourra intéresser ma pitchoune ! J’avais justement de quoi faire « une invitation étoilée » mais cela ne semble pas avoir bcp éveillé son intérêt 🙂 Je vais essayer d’être plus attentive à trouver quelque chose que l’intéressera, elle plutôt qu’une activité qui me séduit, moi 🙂 Ca sera probablement une activité autour du coloriage ou des couleurs en général 🙂

  6. Coucou Alys !

    Ton article m’ interresse bien ! seulement après l avoir relu 2 fois, je n ai pas bien compris ! suis désolée. En fait tu apportes un « plateau » de matériel divers devant ton enfant et tu le laisses à sa créativité c est ça ? Tu participes un peu ou pas du tout ?
    Avec Bonhomme j essaie de lui donner gout au dessin etc etc mais il accroche pas ! dur dur mais ca va venir ! il préfère s amuser a arracher la feuille ou a ranger et sortir inlassablement les bloc de cire de son emballage ! huhu

    • Arracher la feuille ? Parfait : que dirais-tu de lui proposer de l’arrachage de feuille à volonté à partir de vieux magasines / journaux ? Le rangement des blocs de cire est également très pratiqué par chez nous, sinon 😀

      Pas de souci si ton fils détourne en fait (sauf qu’évidemment on n’a pas envie qu’il bousille le matériel, donc on change et on lui en propose un plus adapté à son besoin / envie du moment). C’est justement ce qui est assez génial avec Reggio (et désolée si j’explique mal, mais je l’ai dit, moi-même je tâtonne et rien n’est prescrit dans cette approche, c’est tout son intérêt mais forcément le cheminement est moins tracé) : tu essaies d’identifier un questionnement qui occupe ton enfant en ce moment (ça peut être du tri ou un intérêt marqué pour l’action de déchirer, par obligé que ce soit une « question » explicite) et tu rassembles du matériel pour construire une proposition que tu imagines à même de pouvoir répondre à son intérêt. Par exemple : un vieux journal dont tu as déjà déchiré un ou deux morceaux, que tu auras ensuite déposé dans un panier juste à côté (ou dans une zone délimitée au masking-tape, ou dans un bol, etc.). On pourrait aussi imaginer que tu proposes simultanément de la colle, un pinceau et un support pour coller (si ta proposition est d’enchaîner déchirage – collage, mais encore faut-il que cela réponde à l’intérêt de ton fils – et avoir fait une présentation de l’utilisation de la colle avant, sinon carnage garanti) ou alors qu’à côté du journal tu disposes du carton et du papier de soie, qui présenteront des difficultés de déchirer différentes du journal. En ce qui concerne l’aspect « invitation », l’idée est que ta présentation donne envie de s’en saisir et qu’elle soit claire visuellement (l’espace de la proposition est délimité, l’enfant sait rapidement à partir de quoi et dans quel espace il est invité à travailler). En Reggio, il est fréquent que des miroirs soient ajoutés sur l’espace de travail, car ils permettent de changer la perspective de vision (et ça me paraît intéressant pour une activité de déchirage car l’enfant pourra éventuellement observer son reflet déchirer et acquérir ainsi une autre perspective sur la conscientisation du geste). Voilà, ce n’est qu’un exemple évidemment : libre à toi de composer avec ce qui t’entoure et ton inspiration du moment.

      Pour ce qui est de la participation, je n’ai pas l’impression qu’il y ait de règle en la matière. Moi, je suis plutôt pour l’exploration libre : je suis dans le coin, en train de vaquer à mes occupations, mais j’ai un œil sur ce qui se passe et je reste disponible verbalement. Généralement, mon fils s’absorbe beaucoup dans la découverte de la proposition (moment où je sens que ma présence trop proche le gênerait) mais par la suite ou à la « fin », il est heureux que je vienne verbaliser ce qu’il est en train de faire ou, éventuellement, ce qu’il a produit : « ah, je vois que tu as enfoncé une bille verte dans la pâte à modeler verte », « tu as empilé tous les blocs de cire pour former une tour puis tu les as rangé dans la boîte » (et je ne commente pas le fait que la feuille à proximité est complètement blanche). J’essaie d’éviter les jugements de valeur (« c’est beau »), même si spontanément ils me viennent encore, et de décrire ce que je vois ou de poser des questions : « peux-tu m’expliquer ce que tu as dessiné ici ? » Et puis quand j’ai envie, je prends une feuille aussi (ou un morceau d’argile, car j’aime bien ça) et je fais mon truc à côté de lui. J’ai remarqué qu’il est assez rare qu’il essaie de reproduire ce que je fais, même si il manifeste par moment de l’intérêt pour ce que je fabrique de mon côté.

      Note bien que tout cela est donc très instinctif et fais-en bien ce que tu veux ! J’espère que ça t’aura aidé un peu malgré tout.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *