J’aime l’importance que Maria Montessori accorde à la main et à ce que la pédagogue appelle le « mouvement intellectuel » de l’enfant. Montessori fait de la main et du langage les principaux outils de l’intelligence de l’être humain : ce sont les deux voies par lesquelles nous entrons en contact avec le monde qui nous entoure et parvenons à transformer celui-ci.

L’organe moteur qui caractérise l’homme, c’est la main, au service de l’intelligence, pour la réalisation du travail.

[…]

La main est cet organe dont la structure fine et compliquée permet à l’intelligence de se manifester, à l’homme, de prendre possession de l’ambiance, de la transformer et, guidée par l’intelligence, d’accomplir sa mission dans le cadre de l’univers.

Il serait donc logique, pour juger du développement psychique de l’enfant, de considérer, dès son apparition, l’expression de son « mouvement intellectuel » : c’est-à-dire le langage et l’activité de sa main qui aspire au travail.

Maria Montessori, L’enfant, , trad. de l’italien par G. Bernard, Paris, Desclée de Brouwer, 1936.

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La main créatrice

La main, vide tout d’abord, est celle qui soudain saisit, s’empare du monde pour l’appréhender, le modeler, le transformer. C’est au creux de sa paume que l’enfant découvre l’espace, qu’il le mesure, qu’il s’inscrit parmi ses formes.

Je ne sépare la main ni du corps ni de l’esprit.

[…]

Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptrice, elle l’organise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre. Créant un univers inédit, elle y laisse partout son empreinte. Elle se mesure avec la matière qu’elle métamorphose, avec la forme qu’elle transfigure. Éducatrice de l’homme, elle le multiplie dans l’espace et dans le temps.

Henri Focillon, Vie des formes, suivi de Éloge de la main, Paris, PUF, 1943 (2007), p. 128.

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Sans la main, point de géométrie, car il faut des barres et des ronds pour spéculer sur les propriétés de l’étendue. Avant de reconnaître des pyramides, des cônes, des spires dans les coquilles et dans les cristaux, ne fallait-il pas que les formes régulières eussent d’abord été « jouées » par l’homme dans l’air ou sur le sable ?

Henri Focillon, Vie des formes, suivi de Éloge de la main, Paris, PUF, 1943 (2007), p. 108.

Par la répétition, la main affine son geste. Elle gagne en force, en précision, en dextérité. Elle se prépare à l’écriture.

 

Le monde à portée de main

Pourtant…

… si notre admiration va immédiatement à l’enfant qui prononce ses premiers mots, il nous est parfois bien difficile de vaincre notre appréhension face à ses petites mains qui s’élancent à la découverte du monde – et de nos (précieux ?) bibelots.

L’effort que représente l’élan de l’enfant pour pénétrer dans le monde devrait remplir l’adulte d’admiration. Or l’homme a peur de ces petites mains tendues vers les objets sans valeur et sans importance qui l’entourent, et ce sont ces objets qu’il s’attache à défendre contre l’enfant. Son souci est de répéter « ne touche pas », comme il répète « ne bouge pas », ou « tais-toi »!

Maria Montessori, L’enfant, trad. de l’italien par G. Bernard, Paris, Desclée de Brouwer, 1936.

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Maria Montessori nous rappelle l’importance de laisser cette main d’enfant aller à la découverte du monde, en dépit de nos réticences d’adultes (par peur que cette main casse ou ne se blesse). Pour satisfaire le besoin de l’enfant d’exercer l’intelligence de sa main, il ne s’agit pas de remplir celle-ci :

La main doit être vide afin de ne pas faire obstacle à l’influx qui lui est communiqué.

Henri Michaux, Idéogrammes en Chine, 1984.

mais de répondre à cet élan en mettant à disposition de l’enfant un matériel adapté. Idéalement, l’environnement de l’enfant sera dès lors composé d’objets à sa taille et qu’il peut manipuler sans se mettre en danger. L’idée n’est pas de fourrer les mains du tout-petit de multiples jouets en plastique… Au contraire, les items et les meubles placés à sa portée seront choisis de préférence en matière naturelle (bois, pierre, verre, tissu, métal, carton, etc.) et parmi les objets quotidiens (ustensiles de cuisine, par exemple).

Pour Montessori, il s’agit d’encourager le travail de la main, en mettant à disposition des outils adaptés à sa taille et des objets de textures divers, dont certains « uniques » (c’est-à-dire créés – ou rassemblés – à destination de l’enfant et non issus du commerce de grande distribution).

Attraper, taper, assembler, emboîter, lâcher, jeter, ouvrir, fermer, cacher, etc.

Cet apprentissage varie en fonction de l’âge, des besoins et des centres d’intérêts de chaque enfant, mais il s’exerce dès la naissance.

 

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Par chance, la Toile abonde de propositions desquelles nous inspirer pour adapter l’environnement de nos tout-petits et leur permettre de mettre au travail l’intelligence de leurs mains. En la matière, mes blogs préférés demeurent How we Montessori et Merci qui ? Merci Montessori (qui offrent tous deux la possibilité d’effectuer une recherche par tranches d’âge).

Sur Minuscule infini, tu trouveras notamment cet article proposant trois idées pour jouer avec les objets de tous les jours ou encore tous les billets regroupés sous l’étiquette « motricité fine » où piocher quelques réflexions et propositions d’activités.

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Et chez toi, elle s’exerce à quoi cette petite main ? Quelles sont les activités que tu as imaginées pour répondre à ses besoins ?

 

 

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8 Comments on L’intelligence de la main

  1. Très bel article. C’est vrai que ce moment d’exploration est vécu avec un peu d’appréhension (peur qu’il se blesse surtout). Ici nous avons créer une ambiance adaptée à nos enfants ( 3 ans et 10 mois) Mais l’intelligence de la main est infini.

  2. Très intéressant ce billet sur ces petites mains qui font tant de choses. Ici, ma souris qui va sur ses 2 ans vous une passion sans borne pour le tracé. Elle dessine sans cesse et ce dès le matin avec ses craies grasses, feutres ou avec de la peinture. A peine réveillée, elle demande ses ‘craies’. l’emboîtement fonctionne bien aussi avec des puzzles. Côté jeté, comme ci-dessus, elle expérimente ce geste mais curieusement jamais avec son verre en verre qu’elle repose toujours délicatement sur la table. Et la seule fois où il y a eu de la casse c’était parce qu’il lui avait échappé des mains. Il faut par contre que je trouve des activités pour qu’elle expérimente plus le tapé, ouvrir, fermer, cacher…

  3. Ici 20 mois jette depuis… Un certain temps et je crois que c’est pas près de s’arrêter !
    Je sais pas pour vous mais ici il jette dans des contexte différents. Il y a les jets de colère et de frustration. Quand il a très faim et que nous allons à table il balance son assiette faisant penser qu’il n’a pas faim. Je sais bien que c’est de ma faute car je n’ai pas assez anticipé le repas pour diverses raisons. En revanche il faudra travailler ensemble sur le plan de la communication parce que ça m’énerve vraiment !!
    Ensuite j’ai remarqué qu’il jette par exemple tout ses livres de son étagère bibliothèque pour sélectionner LE LIVRE voulu et que ces petites mains n’arrivent pas encore à attraper autrement. Ou alors il a remarqué qu’une boîte qui tombe s’ouvre la plupart du temps et comme précédemment il n’a pas toujours la force ni la technicité pour l’ouvrir en douceur alors il l’ouvre de façon autonome. Bien évidemment si ça m’énerve souvent j’adapte mon discours en fonction du contexte décrit et ces considérations m’ont valu de nombreuses heures d’observation et de réflexion sur son comportement.

    • Oh oui, moi aussi cela m’énerve, peu ou énormément, selon mon état de fatigue. Lors de mes lectures de thèse (je ne cherchais donc pas à expliquer le comportement de mon fils), je suis tombée sur des propos de Freud qui explique que le petit enfant a besoin de jeter pour faire l’expérience du hasard et reconfigurer son environnement. Voilà une nouvelle explication qui vient compléter, avec une tout autre approche, celle de la pédagogie active. J’essaye de me consoler en me rappelant combien cet exercice fait partie de son évolution !

  4. Très éclairant cet « angle » de la main pour lire Montessori. Ça me fait penser à l’abandon de la cursive qui fait débat depuis l’adoption de cette mesure par la Finlande.

    • Ah oui, Marie, tu as tout à fait raison ! Quand on pense que justement l’apprentissage de l’écriture, dans la pédagogie Montessori, repose sur le fait de tracer la lettre et de l’appréhender matériellement (les lettres sont présentées sur des cartes « rugueuses », pour que l’enfant puisse toucher leur dessin ; il est aussi invité à les tracer dans le sable, la farine, etc.). Je n’ai pas d’avis ferme sur la question, mais je pense qu’exercer la main est très utile pour un certain type d’intelligence (et donc vital pour certains enfants).

  5. Nos préoccupations se suivent vraiment!
    Ici aussi nous connaissons la période « je jette tout ».
    Comme à chaque nouvelle phase, les premiers jours sont difficiles pour moi, puis je me rends compte que c’est une nouvelle phase, et je réfléchis à quel discours adopter (après, je l’avoue, des premières réactions instinctives « classiques » qui ne me plaisent pas).
    Ici, c’est donc « soit tu poses l’objet délicatement, soit tu le gardes dans les mains. On ne peut jeter que les balles ».
    Et inlassablement, je répète depuis que Lubin sait ouvrir les tiroirs (nous lui laissons manipuler la vaisselle qui casse… avec seulement 3 objets brisés en 3 mois!) « c’est un objet fragile qui se manipule avec précaution ».
    Je pense qu’il est vraiment en train d’intégrer ce que veut dire « fragile » pour la vaisselle, car il fait une nette différence entre ce qui casse et ce qui ne se casse pas, et ne le manipule pas de la même manière.
    Les objets qu’il a cassés l’ont été involontairement, parce que cela lui a échappé des mains, et non pas parce qu’il les a jetés… plutôt bon signe!

    Je vais essayer de mettre en place des jeux de « jets », comme tu le proposes. C’est une chouette idée!

    Merci pour cet article intéressant, comme toujours!

    • Je te rejoins A. : c’est vraiment difficile de ne pas interpréter le comportement de l’enfant autrement que depuis notre point de vue d’adulte (d’où l’énervement qu’il peut parfois causer, surtout quand la journée a été un peu trop longue ou trop grise à notre goût). Mais effectivement, les bébés conscientisent très vite que certaines choses sont fragiles. Ici, Django casse beaucoup moins de choses que moi ! Il n’a pas accès à de la vaisselle dans les armoires qui sont à sa hauteur, mais il utilise de la vaisselle « normale » pour manger et une assiette de petits fruits ainsi que son verre d’eau son toujours à sa portée. Il ne les a jamais cassés. Par contre, le fait de jeter un lourd objet en bois (qui n’est donc pas « fragile ») sur le parquet ou, pire, sur quelqu’un, ne semble pas lui poser de problème…

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