On croit, qu’avec un pinceau à la main, l’enfant apprend à dessiner ; mais dans le Closlieu, avec un pinceau à la main, l’enfant apprend à être !

Arno Stern, « L’enfant, le Closlieu et l’expression », 1984.

Il y a quelques mois, j’ai suivi une journée de formation au Jeu de peindre d’Arno Stern. Le moins que je puisse dire, c’est que cette journée, couplée à la lecture des ouvrages de Stern, ont passablement ébranlé mes belles certitudes quant à la manière d’introduire la pratique des arts plastiques dans les apprentissages de l’enfant, complexifiant encore le chemin que j’avais emprunté depuis que je m’intéressais à l’approche Reggio. Je ne résumerai pas ici la pensée de Stern : d’une part, j’en suis incapable, d’autre part, je dois bien avouer que je n’y souscris pas complètement. Disons que depuis, je regarde les activités que Stern qualifierait peut-être de « barbouillages » d’un autre œil, avec presque autant de méfiance que ces « bricolages » pour lesquels l’enfant est à peine sollicité. Moi qui me réjouissais à la vue de petits corps couverts de peinture, qui aimais tant les propositions de peindre « à la manière de » (Picasso, Monet, Klimt, etc.), qui prônais volontiers l’expérimentation de nouveaux outils, voilà que je ne suis plus si sûre. Il y a dans le Jeu de peindre une rigueur qui me séduit, un protocole qui me semble avoir du sens, parce qu’il invite celui qui s’y plie avec naturel au calme, à la concentration, voire à une certaine sérénité ; à une présence – à soi et à l’autre – qui m’apparaît bénéfique. De là à dire que les activités artistiques qui manquent de cadre portent préjudice à l’expression de l’enfant, je ne sais pas… mais je n’en suis plus si loin.

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Loin de moi l’idée de vouloir reproduire les conditions du Jeu de peindre chez moi (ce serait passer à côté de son essence) ni même de le pratiquer avec mon fils à Bruxelles : j’aime encore trop mettre les mains dans la peinture et je ne me sens pas d’engouement particulier pour le Closlieu. J’ai retrouvé plusieurs dizaines de bons pinceaux dans les affaires qui nous restent de mes grands-parents : de grande taille, ils invitent à se tenir à distance du papier, prolongeant le geste de la main. Pas question de les écraser sur la feuille, leurs poils sont fragiles et méritent d’être traités avec soin. À chaque pot de couleur, désormais, ses pinceaux, et pour les mélanges, il y a la palette ; la séance de peinture ne se termine plus lorsque la totalité du matériel a tourné au marron. J’ai également trouvé un chevalet et lui aussi joue son rôle de cadre, petit pan de mur mobile qui donne une dimension verticale au travail. J’imagine que mes grands-parents seraient heureux de savoir leurs outils sortis de la cave où ils attendaient sagement et employés avec autant d’application. J’ai toujours aimé disposer d’un matériel de dessin de qualité (petite, ô combien j’aimais ma grande boîte de crayons de couleur) et je sens mon fils toujours aussi sensible à un aménagement soigné de l’espace ; cela me motive. Bien sûr, notre coin n’a rien à voir avec Stern, mais un petit rouage dans la réflexion a indubitablement bougé et cela commence à se voir de l’extérieur.

Quelques pinceaux, un vieux chevalet : il suffit souvent de peu pour que les choses prennent une nouvelle dimension.

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Désolée si ma réflexion ne t’apparaît pas clairement, c’est qu’elle n’en est qu’à ses balbutiements.

À défaut, j’espère que notre coin peinture te semblera inspirant ou que je t’aurais peut-être fait découvrir cette étrange pratique qu’est le Jeu de peindre d’Arno Stern.

Dans l’espace propice de la feuille, la main inscrit des tracés ; ils n’appartiennent à aucun système esthétique, sémantique, linguistique usuel. Et ce n’est pas la main d’un être d’élection. Nul don ne dicte ces signes, mais un besoin de formulation en instance en chacun. Stimulée, cette formulation libère des enregistrements enfouis dans la mémoire de l’organisme. Signes insolites, formulation inéprouvée, mémoire ignorée…

Arno Stern, « Expression, langage du corps », 1983.

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6 Comments on De bons pinceaux

  1. Je ne connais ni cette approche ni cet auteur, mais j’avoue que là je craque sur le chevalet! Je ne savais pas qu’on pouvait en trouver en dehors des catalogues scolaires. Bon, je n’ai pas de grenier de grand-parents, mais je vais chercher un chevalet un peu comme celui là car avec leurs petits bras je trouve le chevalet bien plus adapté qu’une table où pour peindre en haut, c’est le ventre qui peint en bas.

  2. Oh, Django a vraiment de la chance que tu lui concoctes de si chouettes propositions d’activités ! Son espace me fait rêver :-). Cest une bonne idée,ce chevalet. Je vais en bricoler un avec un petit tableau sur pied et fouiller pour trouver de grands pinceaux. Quelle peinture as-tu mis dans les bocaux ? Bise, merci pour cette nouvelle idée !

    • Oh tu sais, je me donne du mal pour l’espace, mais pour les propositions d’activité, je suis beaucoup beaucoup moins productive qu’avant. Il a moins besoin (plus d’idées de son côté et visiblement n’accroche pas trop aux miennes) et moi je ne trouve pas le temps / l’inspiration. A part des propositions sensorielles rapides ou une disposition un peu originale du matériel d’art pla, je suis très très improductive. C’est l’effet blog, je pense, qui donne l’impression que j’en fais toujours des tonnes. La peinture, c’est de la gouache. Tu vois, même pas le courage de la faire moi-même (et pourtant il paraît que c’est aussi simple que la pâte à modeler) 😉

  3. Oooh, ce mur de brique, ce chevalet… <3. Tout est magnifique dans ce coin peinture!

    Ceci dit, je suis à côté du sujet. Mais cela me laisse un peu perplexe, je ne connais pas grand chose sur le Jeu de Peindre (et j'ai loupé la soirée sur le sujet à l'école de mes gamins, snif). Est-ce qu'on ne se retrouve pas à nouveau dans la dualité rigueur – liberté qu'on retrouve notamment entre les adeptes de Montessori et ceux du jeu libre et du laisser vivre? Dualité est bien sûr un terme excessif, tout est équilibre et complémentarité, mais comment trouver justement cet équilibre? Je suis constamment en questionnement par rapport à la rigueur et au cadre à donner à mes enfants (rythme du coucher, participation aux tâches familiales, responsabilisation) et, à l'opposé, à l'importance du lâcher prise pour vivre le moment présent et laisser les enfants aller aux bouts de leurs jeux, de leurs envies, de leurs questions (Résultat : Je n'arrive JAMAIS à ce qu'ils soient au lit à 20h… ).

    Même chose ici avec les arts plastiques. Ma fille est en pleine expérimentation sensorielle de la peinture, elle "barbouille" à qui mieux mieux. Quant aux grands, ils ne vont pas naturellement vers les activités artistiques, et je les "appâte" avec de petits projets (décoration d'objet ou découverte de nouveaux outils et médiums). Seraient-ils intéressés par quelque chose de plus rigoureux/cadré? Trouveraient-ils alors l'inspiration créative? Ou, plus important, voudraient-ils la trouver? Ils ne semblent pas avoir intrinsèquement la fibre artistique, donc, que faire? Ont-ils manqué d'opportunité, ou cela correspond-il simplement à leurs personnalités?

    Bref, ce n'est pas demain que nous arrêterons de nous questionner (et tant mieux!). en attendant, je vais également essayer d'en savoir un peu plus sur ce "jeu de peindre".

    Une lecture en particulier à recommander? 🙂

  4. Oh lala… ici on n’est pas trop cadre pour les dessins ou la peinture, si bien que notre 4 ans répète sans cesse : « non mais je fais comme je veux »… Mais ton article va m’inciter à réfléchir la question.
    Quant à ton coin peinture… il en va de même que pour chaque recoin de ton nid qu’on aperçoit ici : top, inspirant bien sûr, mais inspiré surtout!

  5. Merci pour cette reflexion. J’ai découvert le closlieu en regardant le film « etre et devenir ». Maintenant je n’ai pas encore eu l’occasion de reellement approfondir la philosophie d’andré stern. Ton idée de chavalet me plait bien ainsi que d’essayer d’organiser un peu cette activité. Chez nous c’est encore brouillon et comme tu dis l’activité est finie lorsque tout est marron!!! Notre fille à 28 mois. Ton article m’incite à me plonger sur la question. Merci; J’espere que ta fille se porte bien.

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