Mon bébé lune, ma douce, ma jolie June,

Tu as six mois. Déjà. Quelle claque dans la figure il y a quelques semaines tandis que, te regardant rire aux éclats devant la palette de pitreries que ton frère ne déclinait que pour le plaisir de tes yeux d’argent, je me suis rendu compte que tu n’étais déjà plus mon nourrisson, ma toute petite, mon minuscule bébé qui se lovait si naturellement au creux de mes bras, ta peau contre ma peau, me donnant le sentiment que mon corps était un refuge qui pourrait t’abriter de tous les malheurs de l’univers. Je t’ai vue soudain si grande du haut de tes six mois, toi que je ne cesse pourtant d’observer chaque jour, et les larmes me sont montées aux yeux ; des larmes de fierté de te voir t’ouvrir si naturellement au monde chaque jour davantage et des larmes de détresse de mesurer brusquement combien le temps file vite entre mes doigts. Ô, je le sais depuis longtemps, ma June, que le temps passe toujours trop vite auprès de ceux qu’on aime, mais il est malgré tout de ces instants qui te rappellent cette vérité sans s’annoncer. Ton papa me dit ressentir parfois une même urgence de s’allonger auprès de toi endormie, pour tenter de stopper cette course effrénée.

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Mais je le connais depuis longtemps, mon ange, ce temps dont les minutes s’égrainent si vite ; j’ai appris à apprivoiser sa violence, j’essaye de ne plus être cette Alice qui court après le lapin blanc. Alors j’ai profité, j’ai profité me semble-t-il de chaque seconde de cet été avec vous deux, de ce congé de maternité lumineux que vous avez eu la tendresse de m’offrir. J’ai savouré les terribles courbatures des premiers jours après l’accouchement, j’ai souri de la difficulté que j’avais à seulement lever un bras tant j’avais sollicité tous les muscles de mon corps pour te mettre au monde, j’ai écouté religieusement les conseils de ma sage-femme de ne pas bouger un orteil hors de ce grand lit qui était devenu le quartier général de la maisonnée. J’ai donné le temps à mon corps de se reposer et de se réparer malgré le beau soleil qui brillait comme une invitation au dehors. J’ai saisi cette occasion de n’être qu’à toi, de ne respirer qu’à travers toi, de me shooter – littéralement – à l’odeur de ton corps que ta naissance à la maison m’avait donné l’opportunité de ne pas encore laver. J’ai lu quelque part que certaines sages-femmes se disent droguées à cette odeur là, celle du vernix présent sur la peau des nouveau-nés, et je me suis dit alors que j’avais peut-être raté ma vocation.

Car j’ai beau avoir savouré ces instants avec vous, ces premiers moments avec toi ma Douce, ma toute-petite, j’ai beau avoir déployé tant d’attention pour retenir ces purs instants de joie, j’oublie. Je me souviens avoir ressenti un incroyable sentiment de plénitude en te donnant la vie, je me souviens avoir modestement éprouvé l’impression d’être en parfaite adéquation avec le monde, parfaitement à ma place ou dans le rôle que la nature semblait m’avoir dévolu. Oui, je m’en souviens, parce que je l’ai écrit (un peu ici, plus longuement et différemment rien que pour toi et moi), parce que je me le suis répété et que je l’ai partagé, à ton papa, à mes proches, ou à toute oreille complaisante qui voulait bien m’entendre. Oui, je me souviens que des premiers jours passés près de toi j’ai tiré une force et une quiétude que je n’avais jamais éprouvées jusque là, mais la nature même de cette sensation a disparu. Je l’ai oubliée, à mesure que le quotidien a repris ses droits, au contact des contingences de la vie familiale, d’abord, puis professionnelle. Je l’ai perdue, sans doute, en me dépêchant une fois de trop un matin pour ne pas arriver en retard au travail, ou bien en interrompant un de ces câlins lactés qui t’emportent doucement dans le sommeil pour aller essuyer les fesses de ton frère, ce petit bonhomme si généreux mais qui trouve, bien sûr, toujours les moments les plus opportuns pour manifester un irrépressible besoin de ma présence. J’ai oublié, June, l’odeur si enivrante de ta peau recouverte de vernix, et en prendre conscience me serre la gorge si douloureusement que j’en perds les mots pour écrire l’intensité des sentiments qui me lient à toi.

Je me souviens des rayons de soleil que je laissais filtrer à travers les rideaux de la chambre, mais j’ai laissé s’échapper le souvenir de leur chaleur réconfortante. Je me souviens t’avoir tenue presque constamment contre moi, d’avoir lové ton petit corps contre mon ventre que tu venais de quitter. Je me souviens de la joie à nous déshabiller toutes les deux rapidement à chaque fois que tu réclamais du lait pour t’allaiter en peau à peau. Je me souviens de tous les massages que je t’ai faits dans l’espoir d’apprendre par cœur du bout des doigts le tracé de ton corps. Je me souviens des précautions attentionnées de ton frère, cherchant comment apprivoiser ce petit être si intriguant dont il se sentait vraisemblablement tellement proche mais qu’il ne savait pas très bien comment aborder. Je me souviens de nos siestes, tous les trois, dans le grand lit, de ce moment quotidien d’abandon tranquille et quasi total qui me permettait de surmonter la fatigue du reste de la journée. Je me souviens, oui, mais la saveur exacte de ces instants est irrémédiablement perdue, désormais. Nulle photographie ou vidéo, nul mot, ne pourra la ressusciter. La mémoire a déjà posé son filtre flou sur les événements ; par chance, celui-ci est extrêmement lumineux et j’ai bien l’intention de raviver le plus longtemps possible son aura.

Tu es un de ses petits bébés qui s’accrochent fermement à la vie, June : dès tes premiers instants sur cette terre, à peine t’ai-je prise contre moi, tu as refermé tes petits poings décidés sur la peau de ma poitrine et il aurait été bien mal accueilli celui qui aurait tenté de t’en empêcher. De cela aussi, je me souviens. Encore aujourd’hui, tu happes, tu arroches et tu attires à toi ceux qui te plaisent et que tu entends bien ne pas lâcher. Tu possèdes en toi une ténacité que peu de gens soupçonneraient chez un si jeune être humain. A mesure que j’observe tes mains potelées et si volontaires s’ouvrir pour aller à la rencontre des objets du monde, je pressens que c’est avec un immense morceau de moi-même qu’elles s’en iront happer d’autres réalités.

Pauvres cœurs des mères que nous sommes, qui brillent de fierté à l’idée qu’un jour nos enfants n’auront plus besoin de chercher refuge dans nos bras et que, forts de cette confiance en soi que leurs mains sont venues puiser dans la puissance inconditionnelle de notre amour, ils s’en iront insouciants avec ce morceau de nous-mêmes qu’ils ont forgé de leur présence, et qu’il ne restera à ces mêmes cœurs qu’à rafistoler maladroitement tout en souriant.

Aussi, je ne nous souhaite rien d’autre, ma princesse, que la capacité de savourer ces précieuses minutes durant lesquelles tu feras de moi toujours un peu plus ta maman. Et quand bien même le temps devrait ôter les nuances de leurs couleurs, il me restera l’intensité de leur lumière, et tant d’autres souvenirs à construire avec toi.

Je t’aime

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13 Comments on Tu as six mois, et déjà j’oublie tout

  1. Bonjour !
    Beau témoignage ! je tâcherais de m’en souvenir quand ma 2ème sera née, d’ici 3 mois.
    Une petite question matérielle : je trouve très belle l’arche d’activité en bois, sur laquelle accrocher de petits trésors de notre choix. Savez-vous où puis-je m’en procurer une ?
    Amicalement et belle continuation,
    Emilie

    • Bonsoir Emilie, c’est une arche Doomo, qui est très haute parce qu’elle est conçue pour le pouf de la même marque. Sachez toutefois qu’elle est très légère, contrairement à d’autres arches en bois, et je pense qu’on ne la trouve plus neuve (d’occas’ par contre oui, je viens de regarder rapidement). Les jouets d’origine sont … heu… très moches, disons-le tout de suite. Joyeux Noël !

  2. Merci pour ton beau texte.
    Cette sensation du temps impossible à retenir « m’interdit », depuis bientôt 4 ans, de m’occuper de mes tirages de photos…
    En faire le tri, la sélection, est un exercice qui chaque fois m’engouffre, me perd dans un tourbillon tel qu’il faudrait bien des mots et des phrases comme dans ton texte pour garder le fil et ne pas céder à une panique dont seule cette espèce de paralysie face aux photos me garde.

    De l’intérêt d’ordonner ses émotions…

  3. Waou, ton texte est poignant est tellement beau… il fait aussi écho à beaucoup de mon ressenti… un proche m’a dit récemment quand je lui parlais du flou des souvenirs, que les souvenirs s’effacent doucement pour laisser la place à de nouveaux souvenirs… ça m’a parlé, alors je te livre aussi cette réflexion… je te souhaite, je vous souhaite, beaucoup de jolis souvenirs renouvelés. Tendresse

  4. Quel beau texte sur cet amour et cette détresse face à ce temps qui file et semble nous glisser entre les doigts. Je ressens aussi cela, parfois violemment, et mon seul remède c’est de me poser, avec ma souris, m’asseoir avec elle, savourer même le plus infime des moments, l’interaction la plus anodine. Je sais que certains souvenirs ont perdu un peu de leurs odeurs, de leurs nuances comme tu l’écris si bien mais d’autres se construisent chaque jour, même si ils font à chaque fois un pas de plus vers une indépendance que l’on souhaite le plus vivement possible mais que l’on redoute aussi terriblement. Merci pour tous ces mots sur ces émotions qui nous étreignent…

    • Comme tu as raison, Emma.
      Pleine conscience. Essayer d’être là, de vraiment être là, pas ailleurs en train de penser à toutes les choses qui restent à voir, à faire. Comme cela m’est difficile, et nécessaire.
      Je t’embrasse, j’espère que tu passes du temps savoureux auprès des tiens en ce moment.

  5. Ta déclaration d’amour est très belle et si juste. C’est un sacré cap c’est 6 mois, avec de nouvelles acquisitions qui en font moins des bébés!!Mon fils qui est né le même jour que June également à la maison commence à vouloir explorer le salon, se retourne dans tous les sens!!! J’ai l’impression que le deuxième enfant évolue tellement plus vite que le premier, certainement lié aux stimulation de l’aîné!!! Pour ma part j’ai la chance d’avoir pu arrêter mon activité professionnelle et je savoure chaque instant avec mes 2 loulous. Je vous souhaite beaucoup de bonheur et de bonnes fêtes de fin d’année

    • Profite, alors, profite. Sans t’oublier pour autant, car toutes les journées avec tes deux loulous, ce n’est pas de tout repos (je sais de quoi je parle) et parfois, on savoure mieux quand c’est plus rare 😉 Moi, les rares instants où je ne cours pas partout, c’est quand je suis au boulot : c’est là que je me repose le mieux, paradoxalement. C’est drôle que ton fils soit né le même jour, voilà déjà le troisième bébé du 5 juin 2016 dont je connais l’existence. J’espère que sa naissance fut belle, qu’elle vous a enrichi. Je t’embrasse !

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