Les ouvrages de vulgarisation autour de la pédagogie montessori se multiplient et je dois bien avouer que je ne leur trouve pas grand intérêt*. Les écrits de Maria Montessori étant tout à fait accessibles (matériellement et intellectuellement), je ne vois pas ce qui justifie de leur préférer une brève synthèse de ses grands principes pédagogiques accompagnée de quelques belles photos de plateaux montessoriens, comme on en trouve par ailleurs beaucoup sur la Toile (gratuitement et résultant parfois d’une réflexion pédagogique plus profonde). Loin de m’offusquer de cette profusion de nouveaux livres, je me réjouis au contraire que les pédagogies actives aient à ce point le vent en poupe et que Montessori leur serve de figure de proue. J’ai moi-même approché cette pédagogie pour la première fois par un ouvrage de vulgarisation prêté par une copine. Cependant, je ne peux m’empêcher de regretter que ces ouvrages de vulgarisation n’aient pas le caractère transgressif des écrits de Maria Montessori (voire que, dans le pire des cas, ils puissent avoir un effet culpabilisant ou pousser à des achats frénétiques de matériel pédagogique).

De la lecture de Montessori, on ne ressort que profondément ébranlé, car c’est la conception globale de l’enfant, de la singularité de ses intelligences et de ses potentialités, ainsi que l’ensemble des croyances qui fondent les pratiques éducatives et didactiques traditionnelles (et ce plus de 100 ans plus tard et malgré le succès incontestable de cette pédagogie), qui s’en trouvent durablement remises en question.

Il ne suffit pas de bannir parc et trotteur pour pratiquer la motricité libre (dont Montessori, quand bien même n’utilisait-elle pas l’expression, fut assurément l’une des chantres), comme il ne suffit pas d’installer un quelconque matériel sur un plateau pour créer un environnement montessorien stimulant.

Ce qui change, en lisant Montessori, ce n’est pas tant la qualité et la quantité des activités que nous proposons à nos enfants (à coup de progressions minutieusement pensées et de matériel permettant le contrôle de l’erreur, en fonction de périodes sensibles qu’il ne faut pas rater, blablabla) que le regard que nous posons sur eux et, partant, la manière

  • dont nous nous mettons à leur écoute,

  • dont nous nous adressons à eux,

  • dont nous devenons à même de comprendre ce qui les intéresse et pourquoi,

  • dont nous transformons l’environnement, la temporalité et notre propre disponibilité (!) afin qu’ils correspondent au mieux à leurs besoins.

Et chaque fois que je (re)lis Maria Montessori, j’ai la promesse d’être à nouveau secouée : non pas qu’il y ait vraiment quelque chose que je n’ai pas compris à la première lecture (c’est toujours possible, mais ses propos sont vraiment explicites et accessibles), mais parce que je sais par avance que la vie (ou plutôt, les valeurs rendues légitimes par notre société : rapidité, performance, conformisme…) m’aura d’une manière ou d’une autre rattrapée, et que les mots limpides et exigeants de Maria Montessori sauront me rappeler le chemin que j’ai choisi d’emprunter.

Sois donc rassuré si tu ne possèdes pas de cabinet de géométrie ou de barres rouges et bleues, et (ré)ouvre Montessori : ce à quoi elle t’invite, c’est à devenir l’observateur attentif des extraordinaires facultés de ton enfant, et l’explorateur de quelques voies qui lui permettront de s’épanouir à son rythme, selon ses besoins et ses centres d’intérêt.

Bien qu’elle puisse être ardue, n’est-ce pas là la plus riche manière d’être parent ou éducateur aujourd’hui ?

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* Je nuance cette affirmation en classant à part l’ouvrage de Céline Alvarez, Les lois naturelles de l’enfant, qui, s’il ne constitue pas une innovation en lui-même, a selon moi le mérite de proposer une rigoureuse et brillante synthèse des grands principes de la méthode développée par Maria Montessori, que tous les enseignants et les parents qui s’intéressent à leur application à l’école ou à la maison apprécieront d’avoir à portée de main.

Cet avis, enfin, n’engage bien entendu que moi, et je suis convaincue qu’il existe des tas de bons ouvrages de vulgarisation sur la question. J’espère toutefois qu’ils ne te donneront pas envie de t’abstenir de lire Maria Montessori elle-même.

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11 Comments on Lire Montessori, ou la promesse d’un séisme

  1. je sais que l´article ets paru il y a longtemps, mais je commente quand même!
    Moi aussi j´ai un livre qui me redonne de l´énergie et que je lis et rellis très régulièrement. Il m´aide à tenir le coup dans les moments difficiles (quand on est fatigué, à bout de patience etc) C´est le livre d´Isabelle Filliozat « au coeur des émotions de l´enfant ».
    J´avoue avoir tenté d elire Mara Montessori mais je n´ai pas accroché…peut-être n´étais-ce pas le bon livre (je ne sais plus le titre)

    • Je suis tout à fait d’accord : Au cœur des émotions de l’enfant est le livre que j’ouvre à n’importe quelle page lorsque je sens que je perds pied. Mais ce n’est pas la même finalité. Montessori, bien qu’elle s’adresse également aux parents, intéressera plutôt ceux qui ont envie de se pencher sur la question de la pédagogie. Filliozat, ma foi, devrait presque être offert en cadeau par les maternités pour venir en aide aux parents dans les moments où nous nous sentons les plus démunis. Merci pour ce retour !

  2. Chère Alys, je laisse rarement de commentaires, mais sache que je parcours ta page régulièrement. Je pense en effet que pour l’instant la pédagogie active a le vent en poupe et c’est une bonne chose. Mais je pense qu’il faut d’abord revenir à soi avant d’aller vers l’enfant. Comment est-ce que je m’exprime de manière générale quand je dois expliquer quelque chose à quelqu’un? Quel sentiment ai-je en voulant transmettre une information ou une manière de faire? ( de la supériorité intellectuelle – moi je connais- j’ai lu…? une envie de partage sincère? une envie cachée de montrer que je peux faire ceci et toi non?….J’ai l’impression qu’on infantilise encore dans la sphère adulte et qu’il est important de travailler sur soi avant de travailler sur l’enfant. Gros bisous

  3. Merci de pointer du doigt ce qui me chiffonnait sans que je sache tout à fait l’expliquer. C’est souvent en effet bien culpabilisant de lire ces dérivés montessoriens et s’apercevoir que le matériel ad hoc fait défaut à la maison, alors que c’est l’approche qui est le plus important. J’ai aussi le sentiment que c’est un phénomène de mode et que beaucoup s’engouffrent dedans pour vendre du matériel estampillé ‘Montessorien’. Je n’ai que picoré des morceaux de chapitres dans le livre de MM mais je compte bien continuer à le lire avec soin et je suis surtout très heureuse d’avoir comme Emy ci-dessous, poussé la porte vers une autre façon de voir l’éducation de ma fille.

  4. J’avoue je plaide coupable: Je n’ai pas encore lu. Mais je compte le faire un jour où j’aurais du temps. 😉 par contre j’ai fouiné à droite à gauche pour les grands principes. Et puis j’ai pris ce qui m’intéresse à savoir être à l’écoute de mon enfant. Je ne me culpabilise pas que mon intérieur ne soit pas minimaliste et 100% a la taille de mon bébé. Je ne culpabilise pas que sa chambre ne soit pas aux normes dictées dans les bouquins et autres sites. Et je ne me culpabilise pas de ne pas appliquer à la lettre. Mais je suis ravie d’avoir poussé une porte vers une autre façon d’envisager l’éducation de mon enfant. Quand les journées seront plus longues je compte bien lire réellement ses bouquins histoire de m’instruire et voir si je peux m’en servir dans mon boulot (suis prof mais en secondaire) en adaptant certains principes. 🙂

    • Maria Montessori a aussi écrit sur l’adolescent 😉 (à bon entendeur). En effet, la question n’est pas vraiment de suivre des normes, mais de développer un regard sur l’enfant, une disposition d’esprit particulière, une écoute active… A lire Maria Montessori, on comprend toutefois combien c’est exigeant ! C’est pourquoi j’aime bien me faire de temps en temps de piqures de rappel. Bonne découverte, en espérant que le temps se présente.

  5. merci ! c’est décupabilisant ! j’ai l’impression qu’il faut acheter mille choses (chères) pour créer un climat montessorien… et j’avoue que je n’ai bêtement pas pensé à lire MM elle-même (je vais y remédier!).

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