Tu m’écris parfois que tu ne comprends pas comment j’arrive à proposer autant d’activités aux enfants, ce à quoi je te réponds invariablement que s’il me semble que je n’arrête jamais, je ne déploie pas une créativité extraordinaire pour mes enfants. À lire tant de blogs qui fourmillent d’activités intéressantes, j’ai mille idées de séquences ou de thématiques que je voudrais transposer à la maison. La vérité, c’est que j’en réalise bien peu, pour tout un tas de raisons, parmi lesquelles la préparation extrêmement chronophage de beaucoup d’activités par rapport au temps de jeu auquel elles donnent lieu. Mes propositions d’activités ont d’ailleurs encore considérablement diminué depuis ma deuxième grossesse et la naissance de June, faute de temps, d’énergie et d’organisation.

De l’art de ne point trop en faire (et s’en faire)

Si je fais l’impasse sur ces merveilleuses activités, mon enfant en sera-t-il moins épanoui ou moins intelligent ?

Sans avoir bien entendu la réponse à cette question, depuis que mon premier enfant est né, j’ai cheminé à travers les diverses pédagogies actives vers les apprentissages autonomes. Aujourd’hui, je suis intimement convaincue que nos enfants apprennent « seuls », au rythme et en réaction à l’environnement qui sont les leurs. Une de mes grandes joies au quotidien est de m’émerveiller de ces apprentissages : « Tiens, Django reconnaît l’écriture de certains chiffres et s’amuse beaucoup à inventer des rimes », « Oh, June s’essaye à prononcer « au revoir » et « encore » tout en faisant signe de la main ». Plus j’observe les enfants, plus je me dis qu’ils n’ont décidément pas besoin qu’on leur apprenne quoi que ce soit : ils construisent par eux-mêmes tous les apprentissages qui leur sont nécessaires pour grandir dans une société comme la nôtre.

Si nous avons toujours de bonnes idées de choses à faire faire aux enfants, ils n’auront pas suffisamment de temps pour avoir des idées eux-mêmes. Ensuite, ils peuvent se mettre à penser que toutes les bonnes idées viennent des adultes et ainsi devenir dépendants de nous.
(John Holt)

N’aidez jamais un enfant à faire une tâche qu’il se sent capable d’accomplir seul.
(Maria Montessori)

june-marche

Le rôle de l’éducateur

Oh, ça ne me veut pas dire que l’adulte n’a rien à faire ou que sa tâche est aisée, bien au contraire…

Ma première mission de parent est de me rendre disponible, physiquement et mentalement. C’est pour moi le plus difficile, et cela explique d’ailleurs que je cherche à réduire le temps que je consacre à préparer des activités (mais aussi des repas, des lessives, des articles de blog, héhé) pour ÊTRE au maximum avec mes enfants.

Ma tâche consiste ensuite à assurer à l’enfant un cadre favorable aux apprentissages, de deux manières essentielles :

  • en lui fournissant un environnement adapté

Ce que les adultes peuvent faire pour les enfants, c’est leur rendre ce monde et ses habitants plus accessibles et plus évidents. Le mot clé est accès : aux personnes, aux lieux, aux expériences […] Nous pouvons aussi mettre à leur disposition des outils, des livres […] et toutes autres ressources.
(John Holt)

L’éducation authentique ne se fait pas de A vers B, ni de A sur B, mais par A avec B, par l’intermédiaire du monde.
(Paulo Freire)

  • en adoptant un comportement bienveillant (envers autrui, envers l’enfant, envers moi-même) et exemplaire

Ce que les enfants veulent et ce dont ils ont besoin de notre part c’est une attention authentique. Ils veulent que nous les remarquions et que nous prêtions attention à ce qu’ils font, que nous les prenions au sérieux, que nous leur fassions confiance et que nous les respections en tant qu’êtres humains.
(John Holt)

Ce ne sont pas les discours moralisants, ce ne sont pas les exhortations raisonnées qui agissent sur l’enfant dans le sens indiqué, mais les actes que les grandes personnes accomplissent de manière visible sous ses yeux.
(Rudolf Steiner)

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Django prépare une salade de fruits ; opinel pour enfants chez Manine Montessori

Concrètement, cela veut dire pour moi…

…que bien que nous vivions en ville, j’essaye que les enfants passent un maximum de temps dehors ; à l’intérieur, je me contente généralement de faire varier le matériel à disposition et de m’assurer que l’espace soit relativement bien rangé. Tous les jours, je raconte quelques histoires, je fais une ou deux parties de jeux de société avec Django et je passe de longs moments assise par terre à observer June évoluer dans l’espace (c’est assurément ce qui me prend le plus de temps). Le reste du temps, je vaque à mes propres activités et, quand c’est possible, j’inclus les enfants dans mes tâches. Je m’efforce d’être véritablement à l’écoute, de me montrer polie, serviable et de travailler sur mes émotions pour être la plus sereine et souriante possible (note à mon cher et tendre que j’entends déjà grincer des dents : je n’ai pas dit que je l’étais, j’ai dit que j’y travaillais, de toutes mes forces).

Bien sûr, je pourrais stimuler davantage mon fils quant à l’apprentissage des nombres et des lettres, bien entendu, je pourrais travailler à l’éveil musical de ma fille (enfin, en fait, non, j’en suis incapable, je n’ai absolument pas les compétences pour le faire), évidemment qu’il leur serait profitable à tous les deux que je les inscrive à des cours d’initiation à la natation, mais quand bien même je ferais tout cela, je trouverais inévitablement d’autres choses à ajouter à la liste. Alors j’écris cet article comme une petite note à moi-même, pour que j’évite de m’éparpiller et que je me concentre sur ce qui m’importe le plus : soutenir et encourager les apprentissages autonomes de mes enfants. Sur le papier (ou dans ma tête), cela me semble bien peu ; en vérité, c’est tout un programme !


Pour aller plus loin : John Holt, Les apprentissages autonomes

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D'autres raisons de se gausser :

Des gigoteuses en laine pour fêter le printemps
La tour d'apprentissage (ou "learning tower")
Du matériel naturel et éthique sur nos étagères montessori
Aujourd'hui était une si belle journée
Le b.a.-ba des couches lavables
N'oublie pas la boîte à tartines !

11 Comments on Apprentissages autonomes : et si nos enfants n’avaient pas besoin qu’on leur enseigne pour apprendre ?

  1. Coucou Alys,

    Cet article me parle tellement!! Je suis exactement dans les memes reflexions que toi.

    Je ne sais pas si tu te rappelles nos echanges concernant les pedagogies alternatives, cela remonte deja a plus de 6 mois! Mais j’ai vraiment bascule (haha) du cote « apprentissages autonomes » depuis. J’ai lu John Holt (Les Apprentissages autonomes, pas encore Apprendre sans l’Ecole) et Peter Gray, entre autres, et suis pour le moment en train d’envisager soit l’IEF (qui tirerait fortement vers le unschooling certainement) soit les ecoles type Sudbury Valley (en theorie en tout cas, apres il faudra voir en pratique en fonction de la proximite, etc.).

    Bref, tout cela pour dire que ton article est tres parlant, et comme plusieurs commentaires l’ont souligne avant moi, deculpabilisant! Car moi aussi je vois passer tellement de jolies propositions, mais au final, je n’ai pas vraiment le temps d’en preparer.

    De plus, je suis aussi de plus en plus sensible au fait d’etre en contact avec la nature le plus souvent possible (ce qui se resume principalement par aller au parc, faute de mieux), plus que de faire mille activites en interieur. Je suis persuadee que la nature est une source de stimulation infinie pour les petits (et les grands!), et etre en contact avec elle apaise et epanouit.

    Merci encore pour ce texte qui resume bien ma pensee 🙂

  2. Merci une fois encore de mettre des mots sur ces interrogations que nous rencontrons en pointillé dans nos quotidiens.!

    Au plus le temps passe, au plus je suis convaincue tout comme toi du principe de l' »apprentissage autonome ». Mon aîné a toujours été très pris en charge par les adultes et galère aujourd’hui à penser à ses affaires, tandis que mes deux cadets, moins au centre de l’attention, ont développé l’air de rien une impressionnante autonomie. Ils adorent tous les deux participer aux tâches du quotidien et sont vraiment dans le concret, la manipulation et la réalisation. Bon, la moindre « ingérence » des adultes dans les apprentissages n’est sûrement pas l’unique responsable dans cette différence entre mes enfants, mais je pense que c’est un des facteurs.

    J’ai découvert le principe des apprentissages autonomes en creusant le sujet de l’instruction à domicile, réflexion qui a abouti au visionnage d' »Etre et Devenir ». Outre de grandes discussions avec mon homme sur la scolarité de nos enfants, le film aura vraiment fait évoluer ma perception de leurs intérêts et de leur curiosité. A partir de là, on prend du recul, on observe, et on constate que souvent, il n’y a pas tellement besoin de plus… Surtout dans les fratries, où ils se « nourrissent » les uns des autres. Je leur prépare de moins en moins d' »activités », tout simplement parce qu’ils s’inventent eux-mêmes leurs propres jeux, leurs constructions, leurs histoires : Bateaux, cabanes, magasins, châteaux forts, dînette, maman/papa… C’est incroyable comme ces derniers mois, ils se suffisent à eux-mêmes, et je me suis surprise plus d’une fois à me retrouver seule au rez-de-chaussée, sans petit satellite autour de moi, presque un peu désoeuvrée…

    Pour les apprentissages plus abstraits, les nombres et les lettres, je leur ai présenté le matériel et expliqué les principes, et puis je laisse percoler, en m’efforçant de ne pas avoir d’attente et d’objectif. Par rapport à mon aîné qui a tout ingurgité presque sans efforts, j’observe chez mes petiots que tout cela prend du temps, qu’ils intègrent les concepts petit pas par petit pas, avec beaucoup de répétitions et un besoin d’ancrer ça par la pratique. Et finalement, il n’y a après tout aucune urgence, tant que le besoin ne se fait pas sentir chez eux. De toute façon, entre l’école et la maison, ils ont autour d’eux tout ce qu’il faut pour nourrir leur curiosité… j’espère. En tout cas, le matériel est utilisé de temps en temps, de manière très spontanée.

    Par contre, s’il est un point sur lequel j’ai l’impression d’échouer sur toute la ligne, c’est sur l’environnement… C’était déjà un challenge lorsque nous étions en appartement d’arriver à garder des espaces épurés, bien organisés et attirants pour les enfants, mais depuis notre déménagement dans une maison sur quatre étages, j’ai l’impression d’avoir perdu pied… l’entropie a gagné la bataille. Les jeux sont certes autonomes, le rangement… pas du tout! ;-).

  3. Merci beaucoup pour ce super article. C’est rigolo, j’ai vraiment l’impression de te suivre car je suis dans le même cheminement. Bon en réalité, encore une fois, c’est ma fille qui me montre le chemin. Quand elle ne s’intéresse pas à ce que je lui propose mais aux objets du quotidien! Alors, je la laisse me guider 🙂

  4. Merci pour cet article qui une nouvelle fois donne à réfléchir et permet aussi de deculpabiliser!
    Pendant longtemps, je me suis forcée à proposer des activités que je ne « sentais » pas vraiment ou dont je ne voyais moi meme pas vraiment l’utilité, juste parce que je me disais que toutes ces mamans géniales le faisait et que pour être une Maman à la hauteur, il me fallait le faire… pour moi, tout c’est éclairé quand Bibounette s’est mise à bien maîtriser le langage (oui, elle a marché très tôt mais parlé très tard)… et desormais, j’attends ses sollicitations qui ne manquent pas de venir car l’école propose des activités qui suscitent des questions et elle n’y obtient pas toujours l’écoute qu’elle voudrait donc elle me demande de refaire à la maison. Bon, on ne se refait pas, je ne peut m’empêcher de préparer d’avance du matériel ou des propositions de jeu ou d’activité (en ce moment je plastifie!), c’est mon loisir quand j’ai du temps de libre sans elle… mais je ne les sors que quand et si Bibounette est en demande. Mais au final, je suis d’accord avec toi, ce qui compte, c’est d’être vraiment là et de montrer l’exemple et c’est bien ça le plus difficile… le pire pour moi c’est quand je ne parviens pas à être présente ici et maintenant avec Bibounette car je me laisse envahir par des idées de projet pour elle… c’est un comble…

  5. Bonjour Alys, merci pour cet article et cette réflexion qui fait encore une fois écho à mes propres réflexions 🙂 Ca me déculpabilise de ne pas proposer plus de choses à ma fille et met des mots sur mon intuition de la laisser le plus souvent libre de faire ses expériences. Car dans ce tourbillon dans lequel nous vivons, j’ai souvent l’impression que tout ce dont elle a besoin, c’est de calme et de temps pour pouvoir explorer les objets de son quotidien.

    • Du calme, du temps, en effet, et le regard bienveillant de l’adulte observateur (ahhhh Maria Montessori, que serais si tu ne m’avais pas ouvert les yeux sur ce rôle), c’est cela. Mais pas toujours si facile à offrir cependant… Merci pour ton commentaire, Laurence !

  6. Merci infiniment pour cette article Alys. Trop souvent, je trouve que ces blogs et autres livres bourrés d’idées d’activités ont un effet un brin pervers: me faire culpabiliser car je ne trouve pas suffisamment de temps pour tout mettre en place. Entre les tâches quotidiennes et le travail, je ne sais pas où caser cela d’autant que je fais le même constat, souvent, l’activité est pliée en 5-10 minutes. C’est certes chouette de pouvoir les faire, mais je préfères donner du temps de présence, être à son écoute, lire des livres, faire une partie de jeu de société et finalement, je constate qu’elle s’approprie toute seule les objets, jeux etc… les détourne souvent et que c’est peut-être là, le plus bel apprentissage. Par exemple, soudain, je découvre cette semaine que ma fille sait compter jusqu’à 14. Comment cela s’est-il produit ? Je ne sais pas. Et c’est encore plus magique et fascinant ainsi.
    Autre petite chose, je trouve qu’il y a un côté très onéreux à bon nombre de ces activités qui nécessitent du matériel approprié. Alors que finalement, réaliser un gâteau ensemble ou éplucher et couper des légumes pour le repas, cela vaut toutes les activités soigneusement préparées.

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