Jeudi dernier avait lieu la deuxième conférence de Céline Alvarez organisée par Emergences à Bruxelles. Ne compte pas sur moi pour un résumé des deux heures de conférence ni pour une critique chevronnée de la conférencière (oui, Céline Alvarez enfonce des portes ouvertes – mais elle ne s’en cache pas ; oui, son travail surfe sur une vague d’engouement pour les pédagogies dites « actives » – mais il l’alimente également, ce dont je ne vois personnellement qu’une occasion de se réjouir, d’autant que ses propos ont l’immense qualité selon moi de véritablement célébrer le potentiel d’intelligenceS de l’enfant ; non, je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle affirme – notamment lorsqu’elle clame que l’être humain apprend naturellement sans effort, ou lorsqu’elle se félicite que les « sciences » confirment désormais ce que certains pédagogues et médecins pressentaient depuis longtemps, voulant en fait parler des avancées récentes en sciences neurocognitives et oubliant que les sciences sociales en sont aussi, des « sciences », et que leurs postulats ne sont pas rendus légitimes par de vagues intuitions mais par des travaux de recherche rigoureux, s’échelonnant sur plusieurs dizaines d’années). Je voulais simplement revenir ici sur une question qui m’a particulièrement intéressée, essentiellement parce qu’elle touche à quelque chose que j’ai envie de développer dans ma pratique d’enseignement, et que Céline Alvarez appelle « les compétences exécutives de l’être humain ».

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L’autonomie, mais pourquoi ?

Quasiment dans chaque article que j’écris à propos des pédagogies actives, je te bassine à propos de l’autonomie de l’enfant : laisser à l’enfant l’opportunité de faire seul, aménager l’espace pour ne pas entraver ses motivations à mener à bien une activité, etc. Autonomie, autonomie, mon grand dada… et finalement POURQUOI ? C’est devenu une telle évidence pour moi désormais (et bien que ça ne l’était pas nécessairement avant que je ne devienne maman) que je ne questionne plus la légitimité de cette affirmation : pourquoi encourager nos enfants à faire seul ?

C’est une question que ma belle-sœur m’a posé cet été qui est venue interroger cette évidence, une question posée – je crois – sans animosité ou jugement, avec un vrai point d’interrogation derrière ; je ne sais plus si cette question concernait le fait que je salue l’enthousiasme de ma petite fille d’un an à mettre seule la table ou le récent réaménagement de la buanderie à destination des enfants – peu importe, mais une question qui disait en somme :

pourquoi pousser l’enfant à faire seul quand on peut lui épargner des efforts, du temps pour faire autre chose (sous-entendu « de plus intéressant ») et lui exprimer en l’aidant combien nous l’aimons et sommes là pour lui ?

Bien sûr, j’ai aussitôt précisé qu’il ne s’agissait pas de « pousser » l’enfant mais de soutenir son désir d’autonomie, que l’objectif n’était pas de le laisser seul face à un défi insurmontable (« Tiens, June, enfile tes chaussettes, on se retrouve dans cinq minutes devant l’entrée ») mais de ne lui apporter que l’aide dont il a réellement besoin ou qu’il sollicite, que c’est précisément par amour pour lui que l’adulte se doit d’adopter cette position bienveillante en retrait ; j’ai parlé de confiance en soi, de développement des compétences de motricité fine ou globale… Mais jeudi dernier, lorsque, après avoir affirmé que l’autonomie était une nécessité biologique de l’être humain, Céline Alvarez a enchaîné sur ce qu’elle nomme « les compétences exécutives », il m’a semblé que nous touchions là plus concrètement à quelque chose qui pose sérieusement problème dans notre société occidentale contemporaine.

Les compétences exécutives, qu’est-ce donc ?

J’ai compris les compétences exécutives comme désignant l’ensemble des comportements par lesquels l’être humain organise son activité dans le monde ou, pour le dire autrement, participe à la vie en société. Elles se développent, depuis l’enfance, durant toute la vie. Céline Alvarez en distingue trois types :

  • la mémoire de travail, c’est-à-dire la capacité à identifier, organiser et retenir toutes les actions nécessaires pour atteindre un objectif ;
  • le contrôle inhibiteur, ou la capacité de l’être humain à gérer ses émotions et à focaliser son attention sur la tâche qu’il s’est choisie en dépit des stimuli extérieurs ;
  • la flexibilité cognitive, grâce à laquelle l’être humain s’avère capable de détecter son erreur et de changer de stratégie.

On pressent tout de suite combien ces compétences sont précieuses non seulement pour réussir à l’école (ce qui est malheureusement devenu une fin en soi), mais plus essentiellement pour « réussir dans la vie », parce qu’elles sont sollicitées aussi bien pour vivre notre rapport aux institutions, que notre rapport à autrui ou à nous-mêmes (dans l’identification de nos valeurs ou la concrétisation d’un projet personnel, par exemple). Ce sont elles qui fondent notre capacité à agir en… AUTONOMIE.

Or, le petit enfant mobilise ces compétences exécutives depuis sa naissance, dès lors on peut aisément imaginer combien un environnement pauvre en expériences lui permettant de mettre en œuvre ces trois facultés (pauvreté du langage parlé autour de lui, environnement aseptisé, peu de place laissée à ses initiatives, mobilisation constante de son attention par des stimuli électroniques ou virtuels – écrans, jouets électroniques -, outils et / ou comportements qui le privent de sa position de sujet de l’échange pour en faire un objet, etc.) risque d’entraver durablement leur développement.

Ainsi, « faire à la place » de l’enfant une action que celui-ci pourrait avoir le désir d’accomplir lui-même (dans sa totalité ou en partie, seul ou avec l’aide de l’adulte), aussi bien intentionné puisse être le geste, non seulement dévalorise l’enfant, en lui envoyant le message qu’il n’est pas capable (parce que trop petit, trop lent, pas assez intelligent, appliqué, précis, etc.), mais ce faisant tue également dans l’œuf l’élan de motivation de l’enfant pour développer toutes ces compétences si essentielles à son propre épanouissement cognitif et à son intégration dans la vie en société.

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Tout ceci n’étant qu’une modeste digression autour de ce que j’ai entendu jeudi dernier, tu pourrais préférer te référer aux propos de Céline Alvarez en ce qui concerne les compétences exécutives en cliquant vers cet article de « La maternelle des enfants », ou plonger dans son livre Les lois naturelles de l’enfant* (qui ne t’apprendra pas grand chose si tu es déjà féru de pédagogies actives ou de sciences de l’éducation, mais qui constitue une excellente entrée en matière pour les néophytes qui cherchent à se mettre quelque chose de consistant et de transversal sous la dent).

En outre, plus que jamais…

… tes remarques, questions, réflexions sont plus que les bienvenues !

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8 Comments on Quand Céline Alvarez parle des compétences exécutives

  1. Oh, merci beaucoup pour cet article qui résume bien les choses.
    C’est vrai que c’est également en devenant maman que j’ai commencer à me renseigner sur le sujet de l’éducation et j’avoue que ce que j’y ait trouvé me parle beaucoup c’est pourquoi j’essaie de l’appliquer au maximum au quotidien.
    Mais devoir se justifier en permanence dans notre entourage est parfois un peu pesant.
    Merci encore pour ton blog que j’aime beaucoup et qui est pour moi une bulle d’oxygène (même si ça fait un petit moment que ne j’ai pas commenté, je lit tous tes articles avec beaucoup d’attention ) 🙂

  2. Merci pour ton blog Alys !
    Je suis maman mais aussi orthophoniste, de formation constructiviste (donc souvent très en accord avec la pédagogie active). Tes propos rejoignent une grande préoccupation de nombre de mes collègues : beaucoup d’enfants atterrissent dans nos bureaux, incapables de manipuler les objets, perdus dans l’espace et le temps, ne pouvant pas construire une stratégie et en changer si nécessaire. Ces enfants ne sont pas bien conscients des conséquences de leurs actes, ne comprennent pas les nuances du langage, ne maintiennent pas leur attention, etc. Ils n’accèdent pas à la pensée symbolique et sont obligés de mémoriser des quantités d’informations, faute de comprendre. Ils sont parfois étiquetés « dyspraxiques » ou « dysexecutifs »… ou « multi-dys »… ou « échec scolaire » … Bref, j’espère que ce genre de blog inspirera de plus en plus de parents, car une prise de conscience de ce gâchis est urgente !

    • Merci beaucoup Marie, c’est exactement ce à quoi je pense. De mon côté, je suis en train de voir comment travailler ça avec des « grands » (des adultes, en fait…) à l’université. Mais ce serait tellement plus simple de pouvoir prendre les choses en amont.

  3. Tiens, je me rends compte que je n’ai jamais creusé du côté du blog de Céline Alvarez, merci du lien !

    J’ai pourtant adoré son livre, même si j’ai peu « appris », il a beaucoup renforcé mes convictions, et je l’ai trouvé suffisamment simple à lire pour être partagé à des gens qui s’intéressent au sujet pour la première fois.

    Comme toi, depuis que je suis mère, je réfléchis vraiment différemment. Accompagner mon enfant dans son autonomie sur des petits gestes simple est une manière de voir les choses, de me mettre à son niveau et d’essayer de le comprendre. Je ne pourrais pas faire machine arrière, alors que ce n’est pas du tout quelque chose qui me paraissait important avant (je n’avais pas conscience qu’un enfant puise avoir une volonté intérieure aussi puissante).

  4. Je te suis depuis plusieurs mois et il est vrai que enfin je me retrouve dans ce que tu écris…Au bout de plusieurs grossesses et donc de tout mes petits bouts, je suis devenue une maman qui est passé du stade working mum au stade no stress mum!!!! je suis en entièrement d’accord sur tes propos de l’AUTONOMIE…je l’ai testé au fil de mes enfants, où au début je veillais à ce qu’ils ne se fassent pas de bobos et à ce qu’ils ne touchent pas à quoique ce soit pour éviter le pire, mais au final je me rends compte que plus on les mets en contact avec les tâches quotidiennes, les outils de tous les jours etc…qu’au final ils comprennent la finalité de ces derniers et y font attention même plus que de raison parfois…Par contre les gens qui m’entourent ont parfois du mal à retenir leur petits commentaires réflexes (j’appelle ça comme ça car ils expriment leur peur de cette manière lorsque par exemple ma petite dernière tombe en avant et qu’ils ne me vois pas débouler derrière elle car j’ai compris qu’elle allait se relever toute seule, se frotter les mains et repartir pour d’autres aventures…)! Voilà, pour ma part c’est un sujet passionnant sur lequel j’y passerais des heures, mais je vais m’en arrêter là!
    Je te remercie pour tes articles, ne t’arrêtes pas surtout!

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