Ce soir, je fais de la place aux mots de mon amie Lexane, qui a accouché son premier enfant à la maison et m’a donné, en faisant ce choix qui était pour elle une évidence, la confiance que je pourrais un jour le faire à mon tour. Lexane a donné naissance à sa fille, Olive, fruit de l’arbre de vie, en compagnie du papa et de la marraine d’Olive, ainsi que de deux sages-femmes. L’honnêteté et la justesse de ses mots me font venir les larmes aux yeux et me vrillent les entrailles, en même temps qu’ils me donnent à moi aussi envie de me redresser à mesure que je revis en souvenirs notre propre incroyable traversée pour donner la vie, même si elle fut tout à fait différente. J’espère qu’ils trouveront en toi un écho semblable.

Les images qui illustrent ce texte sont des œuvres de Judy Chicago, une artiste choisie par Lexane.


C’est pour aujourd’hui. Une petite phrase qui a traversé ma tête un instant, et un calme certain qui s’est installé en moi. Je vais me coucher avec ce calme. J’aime beaucoup sa présence. Je me sens habitée.
Je me réveille. Un mouvement. Un mouvement qui vient de mon ventre, pas dans mon ventre. Et toujours ce calme. J’aime être réveillée alors que tout le monde dort. J’ai l’impression d’être la reine du monde. J’allume des guirlandes lumineuses. Je m’allonge dans le salon. J’ai besoin d’être sans lui. J’ai besoin d’être avec mon calme qui m’habite. J’ai besoin qu’on prenne de la place. Je n’ai plus besoin de vêtement.
J’ai envie de partager ce calme et de l’agrandir, j’ai envie de partager ma joie sans sourire. J’ai besoin d’un écho. Je l’appelle. Elle. Elle me rejoint immédiatement. Je me recouche. Elle me regarde dormir. Elle sait et ne sait pas trop qu’après ça, la vie ne sera plus jamais pareille.
Des mouvements. Pour eux, c’est incertain. Pour lui comme pour elle. Ils attendent patiemment. Ils se font tout petits. Moi je suis déjà emportée par ce mouvement. Je suis ce mouvement. Je sais.


Un glaire. J’ai la banane. C’est parti, Olive, on est chaud !
Moi qui ai passé 9 mois en musique, je passe cette journée en silence. Sur mon ballon. A chaque mouvement, je me mets vers l’avant et m’étire. Sans le savoir, j’étire aussi le mouvement. J’ai encore besoin de temps.
Ma sage-femme est là. Il l’a appelée, toujours dans cette incertitude. Elle a compris.
Alors, lui et elle, deviennent certains, il leur fallait confirmation. Je suis sur mon ballon.
Ma sage-femme n’est ni petite ni grande elle est là. Derrière la cloison, elle fait ses papiers et écoute. Je sens son attention. Je sens qu’elle me soutient.
Elle s’assied fermement derrière moi, et laisse glisser ses doigts de ma nuque au bas de mon dos. Lui s’est assis devant, j’ai posé mes mains dans les siennes, mon front contre son odeur connue, rassurante, et j’ai fermé les yeux. Il n’a plus bougé. J’ai tout oublié. Sauf cette pluie dans mon dos. Je suis devenue cette pluie. Je suis devenue cette délicatesse du bout de ses doigts. Cette délicatesse qui descend, inlassablement.
Je suis devenue ce mouvement d’eau.
D’un coup, le mouvement est devenu brutal. Je me suis levée, pour le dominer. Arrachée à cette pluie qui était tout pour moi. Qui était, moi. Je suis allée dans la chambre. Seule. Une furtive ombre de peur est passée devant mes yeux. Je suis tombée. J’ai pleuré. Ce n’était pas la douleur qui me faisait pleurer. C’était ma rage de ne pas pouvoir la dominer, de ne plus pouvoir l’habiter. Elle a emporté mon calme. Tout cela passe très vite. Je titube. Je ne sais pas où est mon équilibre. J’étais seule. Où est ma pluie ? Je retourne dans le salon.
Je gémis. Ma sage-femme se lève. Elle vient me masser le bas du dos. Je sais qu’elle descend. Je sens que je m’ouvre. J’ai peur qu’elle sorte par mon dos. Je reviens au mouvement. Je répète dans ma tête : « Allez, Olive, allez, on est chaud !!! ». Je me rappelle la joie du mouvement d’équipe, Olive et moi. Je me rappelle que je suis ce mouvement. Je me le rappelle, entourée par elles. Je croise son regard. Je ne suis pas seule. Lui, il se fait tout petit, pour respecter mon calme, comme s’il le décelait malgré mon déchirement intérieur qu’il doit entendre. Il lui fait toute la place. Il laisse la place à ce déchirement.
Pour moi, c’est le silence. Pour moi cette journée, c’est le silence.
Leurs regards. Ma sage-femme voit tout, elle sent ce qu’elle doit faire, elle sait, malgré l’émotion qui l’habite également. Elle, elle m’entoure. De toute sa chaleur, de tout son être, je la sens derrière moi, je sais qu’elle me recouvre. Nous sommes le même mouvement. Lui, il observe, il fait la place pour mon calme, même en lui.
Je gémis. Pourtant je n’entends pas. Je n’entends que le silence. Je crois que je gémis beaucoup, j’ai l’impression qu’ils sont fatigués rien qu’à me regarder. Pourtant, ça va. Moi, ça va.
Je me lève. Je tombe. Je me relève. Je tombe. Ils me relèvent. Je me recouche.
Je ne sais plus trop. Je dors un moment. Peut-être que moi aussi, je suis fatiguée. Ça doit faire une quinzaine d’heures que je suis dans ce mouvement. Ma deuxième sage-femme.
J’entends de très loin une musique qui sort de l’église. C’est la première fois qu’on entend de la musique de cette église. « Ça arrive souvent, dit ma sage-femme, elle va bientôt être là ».
Je me lève. Pops. Dans ma tête j’entends « Oh, y a une tête qui sort de mon vagin ». L’ombre de peur revient « Euh, y a une tête qui sort de mon vagin ». Je commence à marcher en rond avec cette tête qui sort de mon vagin, je crois que je ne sais absolument pas quoi faire, ni de cette information dans ma tête, ni de cette tête qui sort de mon vagin. C’est aliénant. Je ne suis plus un mouvement d’eau, j’ai laissé entrer la peur. Ma sage-femme me prend doucement mais fermement et rapidement, elle lui demande, à Elle, de me soutenir. Tout ça, ce sont des gestes. Rapides. Silencieux. Parce qu’il faut faire. Il ne suffit plus d’être. Lui, il se met devant. Elle lui propose de la réceptionner. Il ne veut pas. Il sourit. Il sait que tout ira bien, et qu’il ne peut qu’observer. Il sait que c’est suffisant pour lui, et pour moi. Elle soutient tout mon corps. Je la sens tellement forte et mon corps si petit dans le cocon qu’elle m’a fait. Son être accueille mon être qui accueille un être.
Ma sage-femme parle parfois, dans mon silence. « Bon, Lexane, il va falloir pousser ». Je ne sens plus mon mouvement. J’ai l’impression que c’est lui qui était fort. Pas moi. J’ai l’impression que mon corps est si petit. J’ai peur d’éclater. J’ai peur de mourir.
Je pousse.
« La poche va probablement se rompre, ça pourrait faire un gros bruit, ne t’inquiète pas ».
Je vais éclater. Je m’accroche à ces mots. Mais j’ai peur. J’ai peur de mourir. Je vais me déchirer. Je me déchire.
« Mets tes mains » « Quoi, je peux la réceptionner ? » « Ben oui, c’est ton bébé ! »
Le bruit d’une limace qu’on écrase pieds nus. Le silence infini. Pas un son.
Je ne sais plus qui je suis, où je suis, ce que je fais. Je prends cet amas gélatineux. Je ne sais pas trop quoi faire avec. Ça va vite. Je le porte à mon cœur. Elles arrêtent le mouvement.
Leurs regards. Lui, ma sage femme. Une seconde de surprise, de questionnement, à l’intérieur. Derrière moi, Elle a tout vu, elle avait déjà amorcé le geste pour le faire. Mais la deuxième sage-femme, d’un geste assuré avait déjà ouvert la poche pour enlever le cordon autour de son cou. Un pleur. Un tout petit pleur. Je suis dans sa chaleur, à Elle. Je ne suis pas seule. Je reprends mon geste initial, je la porte à mon cœur. Je lui parle dans ma tête « Beau travail d’équipe ». Je n’ai pas encore l’habitude de lui parler avec la voix.
Je suis en vie. Mais je porte encore ma peur. Mon incertitude. Elles me prennent vite pour m’allonger. Je perds beaucoup de sang. Je perds ma vie dans mon incertitude. « Lexane, maintenant, c’est toi, la maman, il faut que tu te ressaisisses parce que sinon, on va devoir partir à l’hôpital. C’est toi, la maman, qui dois prendre soin de son bébé ». C’est ferme, c’est clair. J’ai encore plus peur. Peut-être que je ne suis pas une assez bonne maman ? Peut-être qu’on va mourir ? Je rigole, parce qu’en fait, c’est fini. Olive, tu as fait tout ce chemin pour te retrouver dans mes bras.
Je l’ai contre ma poitrine. Je retrouve le calme. Lui, il a attendu que l’air s’apaise et est sorti. Laisser la place. Elle s’est calée derrière ma tête et a posé ses mains sur mes épaules. Pour que je ne sois pas seule. Pour apaiser mon déchirement. « Bon maintenant il va falloir pousser une dern… » Blobs. Et voilà. Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, je suis en vie. Finalement, peut-être qu’Olive a plus risqué sa vie que moi, et pourtant sa vie, je n’en ai jamais douté.
Elle laisse ses mains. Ne me quitte pas. Mes deux sage-femmes me recousent. Pendant plus d’une heure.
Je suis refermée et pourtant je me sens encore ouverte. Je n’aime pas la sensation du tissu qu’elles viennent serrer autour de mes hanches pour m’aider à me refermer. J’ai l’impression qu’on me referme malgré moi.
J’ai mal partout. J’ai mal. Olive m’a mordu les deux tétons. Ils étaient dressés, prêts à passer à l’action, peut-être un peu trop tendus. La blessure est très douloureuse. J’ai mal. Je ne vois plus que la douleur. Je ne suis plus un mouvement. Je ne suis que douleur. Je ne sais pas si je pourrais me relever. Il faudra du temps. J’ai mal. Je suis fâchée contre la douleur. Parce que cette douleur-là, elle ne sert à rien.
Elle part. Elles partent.
Olive est là, le mouvement est terminé, alors cette douleur-là, c’est pour quoi ?
Ils la portent. Ils la bercent. Je l’allaite, je l’entoure de mon corps, de ma peau, c’est tout ce que je peux faire. C’est tout ce que je sais faire, et c’est tout ce que je fais. Je lui dis avec mon corps « Bienvenue dans la vie. Bienvenue dans ta vie. » , je n’ai toujours pas l’habitude de lui parler avec la voix.
Je me relève en rampant. Je me relève le dos courbé. Je me relève la poitrine courbée. Je me relève de tout mon être. Et je porte l’enfant qui est venu à moi. Je porte l’enfant qui est venu à nous.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

D'autres raisons de se gausser :

L'intelligence de la main
Bruxelles avec les enfants : le quartier Fernand Coq et mon bébé pirate
Et toi, tu signes avec ton bébé ?
Été ou hiver, mon petit garçon court en FUB
Fleurs du bitume & espaces verts à Bruxelles (2) : le petit train à vapeur de Forest
De la laine jusque dans nos lits : le surmatelas en peau lainée Landmade

3 Comments on « Je porte l’enfant qui est venu à nous »

  1. Quel beau texte!

    Je suis curieuse : combien de temps après l’arrivée d’Olive a-t-il été écrit?
    J’ai toujours hésité entre coucher les idées à chaud, au risque de ne pas trouver de mots assez forts pour retranscrire les émotions, ou le faire à froid, avec le risque de ne plus sentir la force de l’émotion…

    • Olive a deux ans et demi. Je ne crois pas que ce texte aurait pu être écrit juste après sa naissance, mais je peux me tromper. Merci pour ton commentaire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *