Les deux derniers articles que j’ai écrits ici portaient sur la mode éthique pour enfants. Au moment de leur publication, on enterrait en Belgique la petite Mawda, deux ans, tuée par une balle perdue tirée par l’un des policiers qui poursuivait la camionnette dans laquelle elle fuyait en compagnie de sa famille et d’autres réfugiés. Il paraît que les balles se perdent désormais en Belgique et, bien sûr, l’ironie, l’insoutenable ironique, de la situation m’empêche de trouver les mots pour dire combien cela me rend triste, combien j’ai honte de mon inertie, de mon pays et de son gouvernement mené par un fantoche aux mains de l’extrême droite, combien je vomis l’hypocrisie et l’opportunisme du discours politique, combien je me sens impuissante face aux discours de la peur et de la haine, parce que moi je n’ai que les mots comme arme et que les mots, alors, semblent à la fois si envahissants – chacun y allant de sa petite opinion personnelle à coup de sondages médiatiques d’un cynisme éclairé : « Pour ou contre l’obtention du droit d’asile pour les parents de Mawda ? » – et si impuissants – pour informer, sensibiliser, appeler à l’empathie, lutter contre les amalgames, défendre les minorités… Alors, le jour je donne cours et j’écris des articles sur des vêtements pour enfants, et le soir je vais accrocher un body trop petit de ma fille à côté de centaines d’autres devant le palais de justice de Bruxelles et je me tiens en silence dans la nuit une bougie à la main. J’essaye de ne pas trop penser au fait que ma fille, comme Mawda, va bientôt avoir deux ans, parce que ça n’aurait pas été plus terrible si cela avait été un adulte frappé par cette balle. Le cliché aurait simplement été moins foudroyant.

Depuis un mois, donc, le silence.

Parce que Mawda méritait plus qu’une minute. Plus que mon désarroi. Plus qu’une bafouille maladroite. Plus que mes épaules voûtées et mes mains qu’on dirait amputées à force de ne plus trop savoir qu’en faire.

Moi, je vais continuer à écrire ici sur les vêtements pour enfants, sur du matériel et du mobilier conçus pour développer le potentiel créatif de l’enfant, sur une éducation qui s’émerveille de l’enfance, pour témoigner de combien j’ai confiance dans la force, le courage, la générosité, l’altruisme et l’intelligence de l’enfant, pour crier combien je sais qu’il est difficile de lutter contre toutes formes de violences à l’égard des enfants tant celles-ci sont profondément ancrées dans notre propre éducation, combien je suis convaincue qu’il est crucial de le faire et combien les enfants méritent qu’on leur témoigne respect, admiration, confiance, écoute et amour.

Derrière chacun des mots qui seront posés ici, il y aura toujours cet entêtement-là. Derrière chacun de mes articles, aussi futile puisse-t-il être, je serai debout une petite flamme à la main. Et je trouverai encore la force d’ouvrir la bouche, de lever le poing et d’abattre celui-ci sur la table, quand bien même il n’y aurait que mes proches pour s’émouvoir avec moi. A ceux-là qui me témoignent que je ne suis pas seule, merci. A ceux qui m’informent, qui m’apprennent et me donnent foi, à ceux qui ouvrent leur porte, véhiculent des illégaux de parcs en maisons, se tiennent debout dans le noir avec moi, merci.

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8 Comments on Blog à facettes

  1. Dehors, ca pleure sur les enfants, les femmes et les hommes! Ca pleure d’indifférence, ca pleure de trouille et ca pleure de méconnaissance. Et nos coeurs-colère se lèvent, s’innondent d’eau de pluie, arrosent leurs espoirs, nos espoirs. Main, pain, toit ; pensées, combat, dignité, soignons nos humanités!

  2. Parce qu’il faut du courage pour nager à contre courant, parce que moi aussi cette peur de l’autre susciter par un discours politique nauseabond m’exaspere, parce que tes mots me redonnent espoir, parce qu’à un moment je me sentais seule avec ce sentiment d’impuissance et de dégout, parce que je vois maintenant que je ne le suis pas, pour tout cela je trouve qu’il est important de te remercier pour ce texte fort et vrai.

  3. Comme j’admire tes convictions et ta façon de les défendre!
    Je n’ai pas ton talent pour les mots ni ta force pour abattre le poing mais ils me donnent la force de continuer à essayer.
    Merci

  4. Et voilà! Un gros poing dans ta facette!

    Continue, tu n’as pas que les mots, tu as ce qu’ils répandent : la poésie, la créativité, l’inspiration, LES inspirations, et ta façon respectable (à mes yeux) de mener ton existence sur les réseaux sociaux. Sincère et pas frimeuse.

  5. Ton article est bouleversant… C’est vrai que la plupart des gens n’ont que les mots comme arme, mais je pense que nous n’aimerions pas en avoir d’autre. Car même si l’horreur de cet acte est insoutenable la violence ne résoudrait rien. Mais il faut espérer qu’à force de beaux mots criant de vérité comme les tiens, un jour, les choses évolueront et que l’humanité deviendra meilleure.

  6. Merci de mettre des mots tellement justes sur ce que je ressens. J’ai une boule dans le ventre et dans le coeur quand je pense à ce qui se passe. Et je me sens tellement impuissante! Et parfois, je ne veux plus savoir, je me bouche les oreilles et les yeux de tout ce qui se passe. Et ensuite, vient la culpabilité de ne pas en faire plus, de ne pas faire bouger les choses d’un grand cri, que cette folie s’arrête.
    Merci pour ce texte.

  7. Si les mots me manquent face à cette inhumanité, dedans, au plus profond de moi, cela gronde, cela tempête. Comment en est on arrivé à cet inacceptable ?
    L’Europe tout entière devrait taper du poing sur la table. L’Europe toute entière devrait être révoltée. Quand bien même il s’avère difficile peut-être d’accueillir toutes ces personnes déracinées par obligation, rappelons-nous toujours qu’il fut un temps pas si lointain, où nos grands-parents furent bien contents de trouver des terres les accueillant lorsqu’ils fuyaient la barbarie sévissant chez nous.
    Je crains que beaucoup aient une amnésie récurrente qui les arrange fort bien mais qui me fait honte et me révolte.
    Merci pour tes mots et pour tout ce que tu écris ici qui contribuent à créer un environnement doux et respectueux pour nos enfants afin qu’ils transmettent plus tard, à leur tour ces valeurs essentielles.

  8. Merci. Tes mots, comme toujours, sont parfaitement justes, à leur place, et tellement vrais. Je suis également profondément bouleversée par tout cela. Hier soir la radio racontait les enfants mexicains dans des cages aux Etats Unis. Mon être est trop petit pour supporter cette réalité. Ça me dépasse littéralement. Je ne peux pas le concevoir.
    Encore merci pour ces mots.

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