Quand tu demandes du lait… et que je te souris « non »

Il y a trois ou quatre mois, j’ai commencé à dire « non » le soir, puis plus récemment « non » le matin. Un « non » timide, raisonnable, négociateur. Un « non » qui se cherche, qui sait ce qu’il veut sans vouloir faire de peine. Un « non » qui a trop conscience de l’étape irréversible qu’il marque et auquel ce pas franchi fait peur. Aujourd’hui encore, tu pointes ton index vers ma poitrine et demandes : « Je peux avoir du lait ? Il n’y en a plus ? Je peux voir s’il y en a encore ? » Je te souris et t’embrasse.

Mon. Cœur. Prend.L’eau.

Je te propose du lait végétal avec des glaçons et des câlins à profusion. Tu acceptes les deux avec enthousiasme. Cela ne t’empêchera sans doute pas, demain, de poser encore les mêmes questions. De quelle tristesse mon cœur sera-t-il submergé le jour où tu ne les poseras plus ?

Tu as deux ans et j’ai mis fin à notre allaitement.Comme toujours me semble-t-il dans ma vie de maman, je ne l’avais pas anticipé. Je croyais qu’un matin, comme ton frère avant toi, tu oublierais de venir te blottir contre moi en quête de chaleur lactée, que cet oubli se répéterait les jours suivants, que notre allaitement s’en irait sans faire de bruit, sur la pointe des pieds.

C’était sans compter qu’en matière de bruit, ma Douce, tu t’y connais, et que ce départ que j’ai moi-même initié, tu ne manques pas de le souligner. « Maman ne donne plus de lait », annonces-tu sans sens de l’à-propos. Et en me regardant malicieusement : « Je peux en avoir un tout petit peu ? »

Tu n’as pas pleuré. A peine t’es-tu mise en colère. Pas une seule fois, tu n’as demandé « Pourquoi ? » Si tu l’avais fait, qu’aurais-je répondu ?

Parce qu’une tétée d’une demi-seconde, ce n’est pas une « vraie » tétée ? Parce qu’à raison de vingt mini-tétées par jour, j’ai trouvé que je passais trop de temps les seins à l’air ? Parce que ces tétées-là, elles ne suffisent pas à stimuler la production de lait, et que si je ne me suis jamais arrêtée à la fonction exclusivement nourricière de l’allaitement, tes sollicitations aussitôt interrompues ont commencé à devenir vraiment douloureuses ? Parce que ces quelques kilos manquant se sont mis à me peser sérieusement, aussi bien dans le corps que dans la tête ?

Chacune de ces raisons auraient pu rencontrer sa solution.

J’entends ma petite sœur neuropsy me murmurer à l’oreille : « La bienveillance envers autrui commence par la bienveillance envers soi-même ».

Merci ma Douce, mon Intrépide, de m’avoir donné le sentiment d’être aussi pleinement ta maman en t’allaitant pendant ces deux ans. Merci de ton corps contre le mien pour arracher des instants à la course effrénée du temps. Merci d’avoir fait de moi une maman capable d’autant de ténacité et de constance pour tirer mon lait au travail pendant de nombreux mois. Merci d’avoir accepté si facilement les biberons de lait tirés quand je n’étais pas là. Merci d’avoir rendu cette fin d’allaitement si savoureuse de tes mots ! Merci d’avoir libéré ma langue, et de m’avoir ôté un rien de pudeur supplémentaire. Merci de m’avoir donné confiance et fierté en mon corps. Merci de m’en avoir fait découvrir un peu plus ses ressources et sa magie. Merci de m’avoir permis de comprendre qu’il y a des étapes de notre relation que j’amorcerai moi-même. Je te fais la promesse de ne pas essayer de t’y entraîner de toutes mes forces et de rester attentive à la taille du pas que tu es prête à sauter.

Je t’aime,

Maman


J’ai la vague impression que nous ne sommes pas si nombreuses à s’arrêter là… Dans ma conception binaire de l’allaitement, soit tu allaites entre trois et six mois, soit tu vogues vers l’allaitement qu’on dit « long », c’est-à-dire au-delà de deux ans. Le calendrier veut donc que je n’appartienne à aucun de ces deux groupes. J’en conçois un certain sentiment de perplexité, comme si je devais justifier aux uns pourquoi j’ai allaité si « longtemps », aux autres pourquoi j’ai arrêté… C’est un sentiment que je me rappelle avoir éprouvé avec mon fils. Peut-être est-il simplement une manifestation du deuil de cette relation si intense et particulière que l’allaitement m’a permis de vivre.

20 réponses sur “Quand tu demandes du lait… et que je te souris « non »”

  1. Coucou Alys

    Quel beau témoignage tu nous livres là!
    C’est une belle aventure qui s’est terminée pour laisser place à d’autres nouvelles aventures à vivre ensemble

    Ici, je suis en co-allaitement depuis la naissance de ma deuxième, il y a 4 mois. Mon ainée à 34 mois, et j’en suis toujours au stade où quand on me demande jusque quand je compte l’allaiter, je réponds que je ne vois aucune raison de lui refuser le sein quand elle le demande, et que j’espère qu’elle arrêtera d’elle-même.
    On verra comment tout cela évoluera, comment sa soeur gérera son allaitement aussi.
    Mais c’est drôle parce qu’ici aussi (comme dans l’un des commentaires), c’est la grande qui demande le sein beaucoup plus souvent que la petite ☺

    1. Le Co-allaitement, c’est vraiment quelque chose que j’aurais aimé vivre également. Je vous souhaite de profiter pleinement de votre aventure à tous les trois. C’est vraiment super !

  2. Merci pour ce texte qui décrit si bien ce que je ressens en ce moment. La grande a arrêté petit à petit toute seule vers 10 mois. La petite a 12 mois depuis hier, et c’est moi qui fatigue (fatigue, perte de poids, agacement des micros-tétées..).
    MERCIIIIIIIIIIIIII
    bizzzzz

  3. Je me replonge dans la nostalgie de la fin de l’allaitement de ma grande, âgée alors de 10 mois. Bien trop peu pour certaines, tellement long pour d’autres! Et puisque tous les enfants sont différents, toutes les mamans et tous les allaitements aussi. Mes bras sont devenus ma poitrine, réconfortants et toujours présents. Ma grande n’a rien dit, même pas essayé de reprendre le sein. Mais une petite étincelle qui grandit en moi me fait me réjouir avec impatience de recommencer cette aventure!

  4. Ton sublime texte m’a fait monter les larmes aux yeux, merci pour ce partage. Je fais aussi partie de ces allaitantes entre deux, ma grenouille a pris le sein jusqu’à 10 mois. Ensuite, après les vacances d’été je n’avais plus envie de tirer mon lait au travail. Deux petites tétées par jour n’ont pas suffi à maintenir la lactation, et notre jolie aventure s’est arrêtée naturellement, sans frustration pour elle ni pour moi. Un cap franchi idéalement.
    Je m’apprête à recommencer avec mon fils qui naîtra dans les prochains jours, sans doute que je vivrai la fin de l’allaitement différemment sachant que cette fois-ci sera certainement la dernière… J’ai tendance à penser qu’il y a un temps pour tout: materner, créer des liens forts et installer une confiance solide. Puis, quand tout le monde est prêt, laisser nos petits progresser en autonomie tout en veillant de près sur eux, et ainsi prendre un peu plus de temps pour se retrouver soi et son couple. Comme tu l’as très bien retranscrit, toute la difficulté est d’être en accord avec soi-même et de parvenir à « piloter » dans la douceur et la bienveillance quand cela est nécessaire. Sans oublier les étapes qui s’imposent pour toute la famille (la reprise du travail par exemple, ou plus tard l’entrée à l’école), avec lesquelles il faut composer malgré nous. Belle fin d’été et merci encore de ta générosité.

  5. Transition en cours pour ma 20mois, je suis aussi épuisée de ces sollicitations permanentes et qu’elle presente mes seins aux nouveaux venus comme elle présente doudou ou poupée .. mais c’est dur. Et j’en ai marre aussi des « tu l´allaites encore ? Elle aura l’air maligne a 20 ans ! », mais aussi des «  allaitez le plus longtemps possible, c’est super tant que ça marche faut continuer ! »

  6. bonjour,
    ton texte résonne en moi…pourtant je n’en suis pas encore là, mon ptit 2eme n’a que 9mois…mais je sais déjà que je n’irai pas aussi loin que mon 1er (3ans), je ne ressens pas le même besoin, et je le sent lui aussi moins « accro » (certainement dû en partie à ma façon d’allaiter qui est forcément différente…)…bref, je risque d’etre moi aussi dans cet « entre 2 », peut-etre 1an, peut-etre plus, je ne sais pas encore 🙂 mais je suis sereine avec ça 🙂
    merci de partager ton experience, c’ets toujours très enrichissant!

  7. Ici aussi l’allaitement s’est terminé la semaine dernière, après 20 mois d’aventure … je crois que je ne pouvais plus, d’un coup ce sont devenus des moments inconfortables, désagréables …. c’était le moment.. mon moment
    Mais cet entre deux, je vois tout à fait de quoi tu parles !

  8. J’ai arrêté – contre son gré- d’allaiter ma fille en novembre…
    Elle avait 20 mois, et je n’en pouvais plus de ses sollicitations incessantes.
    Nous sommes en août, elle ne s’endort encore qu’en touchant mes seins, elle essaye de les attraper à la moindre occasion et « pour rire » cet été elle a ré-essayé de têter.
    Ici c’est pas gagné…

    Ca me laisse un sentiment doux-amer, parfois je m’y remettrai bien mais ça m’étouffe.

    J’aimerai qu’on « foute la paix » à mes seins (et je suis bien consciente que ma formulation est peut paraître violente).
    J’adore mon ténia, nos câlins et sa passion pour mes bras… mais je me sens opprimée par sa sollicitation constante de mes seins.

    Finalement, la fin de l’allaitement n’a pas changé ça.

  9. Bonjour,
    Quelle magnifique message à votre fille. J’en ai presque les larmes aux yeux. J’ai allaité ma fille jusqu’à 6 mois car j’étais malheureusement trop épuisée pour faire plus et j’avais également besoin de plus de temps pour moi. Mais je me dis que j’aurais aimé pouvoir le faire plus longtemps.
    Je vous souhaite que du bonheur avec vos enfants.

  10. Rha la fin de l’allaitement. Je ne sais pas encore ce que cela signifie. Je suis tombée enceinte de ma deuz’quand la grande n’avait que 8 mois…. Je l’allaitais encore. Elle n’était pas prête au sevrage et moi non plus. Alors on a continué. Puis je pensais que notre binôme ferait comme 70% des binômes d’allaitement enceinte et que ça allait s’arrêter de soi même pendant la grossesse. Que nenni. 3h après mon accouchement j’allaitais mes deux filles en même temps. Ma grande petite de 17 mois et demi et mon bébé de 3h à peine…. nous sommes 5 mois et demi plus tard… Ma grande petite plus si petite va avoir 2 ans. Je rêve de ce sevrage naturel silencieux de sa part. Mais si je la laisse faire elle serait au sein plus souvent que sa petite sœur. Alors j’attends. J’attends patiemment que ma petite petite décide de s’arrêter car je suis persuadée qu’elle le fera d’elle même, elle n’a pas cette relation de fusion et de réconfort avec le sein qu’à sa soeur. Et à ce moment là j’inviterais doucement la grande a faire de même. J’ai de toute façon fixé une date de péremption à mes allaitement a Noël 2019 maximum de maximum. Je pense que j’aurais assez donné de moi même et que je serais en droit de récupérer mon corps pour moi après 40 mois d’allaitement sans interruption. Je veux juste donner l’opportunité a ma dernière de téter au moins jusque quasi 2 ans. Après j’estime que j’ai fait le job et que leur besoin de proximité pourra être comblé autrement. Donc je te comprends parfaitement dans ton choix d’arrêter. L’allaitement c’est magnifique mais c’est aussi un don de soi. A un moment donné faut recharger ses batteries pour pouvoir continuer a donner.

  11. MERCI.
    j’ai faillit arrêter il y a deux jours, à cause d’une IVG, parce qu’on m’a dit que le traitement n’est pas compatible, que ce serait bien d’y mettre fin, de propulser mon fils de 23mois dans le monde (bien qu’il soit déjà si ouvert au monde justement!), blablabla…au départ je me suis dit que c’était une bonne idée. Puis j’ai découvert que traitement et allaitement sont possibles ensemble, qu’il n’y a pas de nécessité de tout stopper brutalement. Orion a été super au départ, pas de colère, rien, juste l’acceptation. Puis les pleurs, les siens, les miens. Ce n’était pas juste. Alors j’ai décidé de ne pas stopper. de Faire une pause d’une nuit lors du traitement. Point barre. C’est ce qui est juste pour nous. Mais…j’ai des ressentis similaires de tétées trop fréquentes douloureuses etc. Aller vers un sevrage progressif, pour s’apporter de la douceur, en douceur.
    Cet article me submerge aussi. Courage de maman exceptionnelle.
    Je vous envoie une infinie tendresse, à toutes les deux.

  12. Tu viens de poser des mots sur cet entre-deux que je ne percevais pas si clairement avec notre allaitement jusqu’à 13 mois auquel ma souris à mis fin du jour au lendemain. Je t’en remercie. Je crois par ailleurs que quel que soit l’âge et quel que soit l’initiateur de cet arrêt, on reste toujours un peu nostalgique de ces mois ou années de tendresse lactée. Alors je profite de mon petit chat de 4 mois et de ces instants qui mets le quotidien entre parenthèses.

    1. Bonjour, que tes mots sont beaux et justes! Ils m’ont ému, je suis en train de sevrer mon petit de 24 mois pour les mêmes raisons et je me retrouve dans la même ambivalence ! L’envie de passer à autre chose et en même temps la nostalgie qui ponte déjà alors qu’il tête encore! Toute la complexité d’être maman…

      MercI beaucoup de ce témoignage qui me fait beaucoup de bien, une nouvelle aventure commence☺

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