Ah oui, c’est vrai, deux ans ; j’avais (presque) oublié cette intensité

« Elle a quel âge, ta fille ? Deux ans ! Et ça va ? Elle ne fait pas trop de crises ? »

Non, ma fille ne fait pas de crises. Ou en tout cas, très peu. Ma fille fait des bêtises, beaucoup de bêtises. Vite, vite, griffonner à côté de la feuille de dessin, sur les jouets du grand-frère, avant que maman ne vienne retirer les crayons de couleurs. Sans faire de bruit, pour ne pas que papa s’en rende compte, tartiner la table de yaourt et ajouter un peu d’eau pour que la texture soit plus intéressante à étaler avec les mains.

Oui, ma fille a deux ans. Mais elle les vit de manière si différente que son frère, que j’avais presque oublié que c’était cela, avoir deux ans : s’ouvrir vers l’extérieur, appréhender son univers direct avec tout le corps, expérimenter et ressentir intensément, aimer l’ordre (pas toujours celui que l’adulte perçoit), vouloir faire seul (sans toujours être capable de le dire)…

… et faire soupirer (voire crier ?) les adultes qui l’entourent. Davantage que ma fille, c’est bien plus moi qui me mets en colère. Inévitablement ? Peut-être pas.

Deux ans : l’explosion du langage

Vers deux ans, l’enfant possède quelques centaines de mots (noms, prépositions, verbes, adjectifs…). Progressivement, il complète ceux-ci pour faire des phrases et construire des propositions de plus en plus grammaticalement correctes. Soudain, la variété de ces phrases augmente avec une surprenante rapidité ; l’enfant commence à raconter des événements, de petites histoires, à exprimer et justifier ses préférences. Pour l’adulte qui assiste à cette explosion du vocabulaire et de la syntaxe, c’est tout simplement époustouflant !

N’oublions pas toutefois que si l’enfant de deux ans et demi a à sa disposition quelques centaines de mots de vocabulaire, à six ans il en aura plusieurs milliers. Quelle frustration cela peut être pour le tout-petit qui tâtonne et cherche à exprimer sa pensée ! Il a certainement beaucoup de choses à dire et se sent parfois impuissant à les exprimer. Gardons à l’esprit que ses accès de colère peuvent alors être un moyen de défense parfaitement légitime pour répondre à ce sentiment de frustration. Ou, au contraire, que sa réticence à s’exprimer par les mots – voire à prononcer quoi que ce soit – témoigne peut-être de sa crainte de n’être pas compris.

Ce ne sont pas les colères et les réactions violentes qui sont le caractères naturel de cet âge, mais la patience : la patience d’attendre le moment opportun. Les réactions violentes ou les colères expriment l’état d’exaspération de l’enfant qui ne sait pas s’exprimer.

Maria Montessori, L’esprit absorbant de l’enfant*

Deux ans : l’autonomie motrice et la volonté de faire seul

A deux ans, le petit enfant marche désormais avec assurance. Mieux encore : il court, il grimpe, commence à escalader, prépare progressivement son corps pour de longues marches. Il déplace les objets avec assurance et dans un but précis. Il choisit parfois des objets particulièrement lourds ou volumineux (à la consternation de son entourage adulte, qui tentera généralement de l’en dissuader). Du tout-petit entièrement tourné vers sa mère (ou son référent affectif) qu’il était autrefois, l’enfant s’ouvre vers l’extérieur et investit le monde avec son corps. Il déploie pour ce faire une énergie et un enthousiasme considérables ! Le parrain de mon fils m’a appris récemment que les enfants de cet âge possèdent une capacité de récupération comparable à celle d’un athlète de haut niveau (ce qui explique que tu sois affalée sur un banc du parc tandis que ton enfant prépare sa cinquantième ascension du toboggan). C’est un être d’action. A mesure qu’il explore, il gagne en autonomie et il n’est pas rare d’entendre des enfants de cet âge s’exclamer : « Non ! Moi tout seul ! »

Or, tandis que ce petit enfant est tout entier dans son corps, l’adulte qui lui fait face investit le monde avec sa tête : il mesure, il calcule, il anticipe, il raisonne, il justifie. Il sait quand il est l’heure de partir, que telle activité pourrait se révéler dangereuse pour l’enfant et il manifeste de l’incompréhension face à ce petit enfant qui ôte les chaussures qu’il vient de lui enfiler, aveugle à la fierté de l’enfant d’avoir accompli seul cette action.

Deux mondes entrent en opposition : celui de l’adulte qui explique longuement le pourquoi du comment et celui de l’enfant qui hoche la tête en signe d’assentiment pour aussitôt reprendre cette activité interdite qui l’attire irrésistiblement. Ou qui se roule par terre ou se met à crier pour se décharger des émotions qui le traversent et qu’il n’est pas en mesure, à cet âge, de traiter avec son cerveau (et on ne le lui souhaite pas, d’ailleurs, il est positif que ces décharges émotionnelles puissent être accueillies et vécues « dans le corps »). La non-rencontre de ces deux mondes peut se révéler épuisante, pour l’un comme pour l’autre de ces deux acteurs.

Il existe toutefois heureusement beaucoup de stratégies pour aller à la rencontre du monde du petit enfant ; cet article n’a pas pour objet de les déployer, mais en vrac :

  • Parler au cœur plutôt qu’à la tête : en remplaçant les explications par du langage non verbal, des chants, des mouvements enveloppants, des câlins, des rituels ;
  • Adapter l’environnement de l’enfant (voir tous les articles sur l’aménagement de l’espace) : rendre l’environnement pratique, accessible et le plus sécurisé possible pour fixer un minimum de règles qui doivent être respectées au sein de celui-ci plutôt que d’interdire à foison, ainsi que pour favoriser l’autonomie du petit enfant ;
  • Observer l’enfant et identifier ses principaux centres d’intérêts (moteurs, langagiers, etc.) afin de lui proposer des activités adaptées et sécurisées ;
  • Pratiquer l’écoute active et accueillir les émotions de l’enfant comme étant légitimes (à ce propos, lire aussi cet article sur la gestion des émotions) ;
  • Se montrer bienveillant envers soi-même, en prenant l’habitude d’exprimer au quotidien ses propres émotions et besoins (voir par exemple cette liste des principaux besoins), demander de l’aide, libérer du temps pour soi et pour son couple afin de revenir vers l’enfant ressourcé et disponible.

 

La réponse à la colère, c’est l’écoute, le respect, l’empathie.

Les émotions ne sont pas dangereuses. Elles ne sont pas seulement le sel de l’existence, mais son essence même. Chaque fois que vous faites taire votre cœur ou celui de votre enfant, […] chaque fois que vous n’écoutez pas ce que tente de vous dire votre enfant, vous limitez votre propre vie et la sienne.

Isabelle Filliozat, Au cœur des émotions de l’enfant*

 

Deux ans : la période sensible de l’ordre et le peu d’attrait pour la nouveauté

Vers deux ans, l’enfant est en plein dans ce que Montessori identifie comme « la période sensible de l’ordre » : ce besoin de constance et d’ordonnancement se manifeste de manières très diverses et, parfois, inattendues. Pour l’adulte, la réaction de l’enfant dont le désir d’ordre a été mis à mal peut paraître complètement absurde et disproportionnée. Garder ce besoin à l’esprit, c’est peut-être mieux comprendre ce qui bouleverse un enfant qui estime qu’une chaussure n’est pas rangée au bon endroit dans la maison, que quelqu’un vient de déroger au rituel – consciemment établi ou non – du dressage de la table pour le repas du soir, ou qu’un compagnon de jeu a bouleversé le tri minutieux (par taille, par couleurs, par modèles…) de ses petites voitures. Dans ce cas de figure, Hourra ! : il suffit de réparer l’ordre auquel aspire l’enfant (ou même de verbaliser ce qui a été chamboulé, lorsqu’il n’est pas possible de le rétablir) pour que l’enfant s’apaise aussitôt.

Cet article est avant tout une piqure de rappel à moi-même pour les jours où j’ai du mal à relativiser. C’est fou comme avec un peu de sommeil et de temps pour soi, je parviens à aborder tous ces heurts de la vie avec douceur et humour. Quand ceux-ci manquent, c’est difficile ; si tu es dans ce cas de figure, peut-être seras-tu heureux de lire mes mots (et de te savoir un peu moins seul).

Une pensée sur “Ah oui, c’est vrai, deux ans ; j’avais (presque) oublié cette intensité”

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