Sauf quand il s’agit de déplier une explication scientifique (du type « comment fait-on les bébés »), j’aime que les albums jeunesse – et la littérature en général – ne soient pas trop explicites. J’aime que la poésie d’un livre nous permette d’y trouver les réponses que nous sommes venus chercher – consciemment ou inconsciemment – ou qu’au contraire elle nous incite à nous questionner. J’aime que le texte et le dessin puissent susciter des lectures multiples, en fonction de l’âge ou du tempérament de leur jeune lecteur. Je déteste les livres pour enfants aux morales simplistes – et bien souvent fausses – (« sois gentil dans la vie, ou tu n’auras pas d’ami »), qui me donnent toujours l’impression de prendre les enfants pour des imbéciles.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi j’ai eu un véritable coup de cœur pour Ici et là, les maisons d’Akira et Mon arbre, deux albums qui abordent, de manière très différente, la symbolique de l’héritage générationnel et la question du temps qui passe, en approchant de ce fait quelques thèmes essentiels pour les enfants autour de trois ou quatre ans : la famille, la vieillesse et la mort.

Ici et là, les maisons d’Akira*

Sous la forme d’un conte initiatique, les fabuleux dessins de Clotilde Perrin nous font voyager à travers les différentes étapes de la vie d’Akira : chaque grand moment de la vie (la naissance, l’indépendance, l’amour…) vient s’incarner dans l’architecture d’une « maison ». La poétique de l’espace est particulièrement bien menée par l’auteure Claire Ubac : le talent de l’album à demeurer du côté de la suggestion permet différents niveaux de lecture, ce qui en fait un album particulièrement adéquat pour les fratries, et la symbolique spatiale permet à l’enfant d’appréhender ces grands moments de passage sur le registre du sensible plutôt que sur un mode intellectuel. Autrement dit, on n’est pas du côté de l’explication, mais du côté de l’image : il s’agit pour l’enfant de ressentir par son imaginaire et son corps plutôt que de saisir par la raison, c’est-à-dire de faire appel au vecteur d’apprentissage privilégier des enfants avant six ou sept ans (et que notre société contemporaine a par ailleurs plutôt tendance à négliger).

Mon arbre*

Un grand-père plante un arbre pour la naissance de son petit-fils. Chaque année, l’anniversaire de l’enfant est l’occasion de rendre visite à l’arbre et de déposer à son pied une pierre. Le petit garçon et son grand-père se tiennent à ce rituel jusqu’à la mort de ce dernier. Par la suite, l’adolescent puis l’adulte continuera de bâtir année après année un muret autour de son arbre, en-dessous duquel joue désormais son propre enfant. Il entretient le souvenir de son grand-père, finissant par atteindre l’âge de ce dernier au moment de sa naissance, puis à le dépasser. Page après page, le temps chemine et les générations se dessinent à travers les riches illustrations d’Emilie Angebault. À travers la symbolique de cet arbre destiné à abriter sous son feuillage des générations de jeux d’enfants, ce sont les thèmes de la transmission et de l’héritage que Mélanie Edwards aborde de manière tendre et touchante. L’album se termine par le dessin d’un arbre généalogique que l’on peut soi-même compléter. Sur ses branches se tiennent un nain et une fée, deux de ces personnages imaginaires qu’on retrouve à chaque page telles de subtiles allusions aux jeux du narrateur lorsqu’il rendait visite à son arbre en compagnie de son grand-père : une manière de souligner que les échos de l’enfance perdurent malgré les années qui passent… et malgré les épreuves que nous imposent la vie.